La colline des vents se trouvait à l'extérieur des murs de Visonti. On disait qu'elle avait accueilli le palais des premiers rois du pays, à une époque où même Akhila était encore peuplé par des tribus ignorant l'écriture. Des colonnes élancées et frontons majestueux, construits entièrement d'un marbre blanc aveuglant sous le soleil, où déambulaient les patriciens drapés dans les toges écrues et bleues de l'ancien temps.

Cassia décida de partir tôt le matin ; le Nordique prit des précautions exagérées, peut-être avait-il d'autres raisons de rester discret. Que savait-elle de lui, en réalité ?

Elle le guida dans les rues encore fraiches, alors que le ciel commençait à peine à s'éclaircir ; elle allait capuche rabattue sur sa tête, comme une dame rentrant de chez son amant. Sigurth portait un lourd manteau qui dissimulait son glaive et surtout, entre deux tuniques, une bonne épaisseur de métal.

L'inconnu avait l'œil injecté de sang, il sentait la sueur et le vin. Cassia entra, soudain consciente d'être venue seule chez un homme armé et violent.

C'était une de ces cellules réduites au strict minimum comme on en louait des douzaines à Visonti.

 — Jusqu’ici je fermais les yeux sur tes écarts, mais là... Qu’est-ce qu’il t’a pris de casser les dents de ce garde ? Je te paye pour m’escorter, pas pour jouer les encaisseurs de créances. 

— Il a fait un geste suspect, j'ai préféré prendre les devants pour vous protéger. 

— En pleine présentation de famille ? Il voulait se moucher, et tu l'as passé à tabac devant ma nièce de neuf ans !

Cassia courait après sa revanche.

Elle filait dans la nuit, ses pieds nus ne faisaient presque pas de bruit sur les pavés des rues de Visonti. Devant elle, à quelques pâtés de maison, la silhouette claire d'Astolfo se déplaçait furtivement.

L'opération a très bien commencé. J'ai laissé Delma aux commandes du reste de ma flottille, à distance raisonnable du système Nox, et j'ai amené l'équipe de débarquement en orbite dans un petit appareil indétectable. Je me charge la plupart du temps des manœuvres les plus délicates, il y a d'autres bons pilotes mais je ne veux pas perdre la main, et ça leur montre qu'il faut encore compter avec moi.

Je dicte ce mémo dans l’obscurité, la seule chose que je vois est l’écran où s’affichent mes mots. Il ne cesse de perdre en luminosité, le moment approche où sa batterie lâchera à son tour, et je perdrai le dernier de mes équipements modernes. Je pourrais essayer de me bricoler des chandelles ou des torches, mais elles ne serviront pas à grand-chose contre ce qui me menace.

Langveld avait été envahi. 

Le hameau de colons que le hasard avait placé sur la route entre Valkerst et Heimark offrait d'ordinaire l’image de la tranquillité ; les principales occupations y consistaient à cultiver la terre, boire du vak en regardant tomber la neige, et observer en ricanant les voyageurs qui descendaient la route de l'Ouest en direction de la côte inhabitable et de la région reculée qui les en séparait. Mais aujourd'hui cet ordre paisible était bouleversé.

Une quarantaine d'hommes et de femmes s'étaient rassemblés sur la place du marché, armés de ce qu'ils avaient pu trouver : des coutelas, des haches, des faux dont on avait remis la lame dans l'axe du manche, des fourches, des piques faites de couteaux attachés à l'extrémité de perches...

Aucun autre émissaire ne partit à Valkerst : la bourgade était trop lointaine, le jour fatidique trop proche, et les émissaires de Yarving avaient été très clairs sur ce qui arriverait la prochaine fois qu'ils attraperaient un messager. Les chefs de famille passèrent le reste de la matinée en discussions de maquignons, et à midi Otmer les rassembla chez lui.

Ils arrivèrent à Groenvald un jour de marché. C'était l'automne, et de temps à autre le vent du nord fouettait les visages et les manteaux, apportant la dureté de pays lointains et encore plus froids. Les cinq hommes se présentèrent par la route du sud, et quelques commerçants remarquèrent ce détail inhabituel.

— … Et ensuite, elle m'a collé ce parchemin dans les mains et m'a envoyé sur un chemin que connaissent les gitanes, et je suis arrivé dans le parc du Grand Blottereau.  

Nous étions encore rassemblés dans le salon du Doc : son canapé défoncé accueillait Lila, Phil et le Forcené, je me tenais debout devant eux, encore revêtu de ma tenue anti-entropique déchirée  et souillée, tandis le Doc nous regardait du fond de son fauteuil. Un fond sonore de country sortait par de petits haut-parleurs branchés sur son PC portable.

Le soleil m'aveuglait, et la chaleur montait dans ma combinaison. Je commençais à comprendre pourquoi mes clients n’en achetaient jamais une deuxième. J'étais perdu, en sueur, au bord d'un chemin à peine tracé dans la rocaille et les épineux, ponctué de petites crottes en forme de noyaux d'olives, sans doute sorties de derrières de chèvres.

Niché dans une cuvette apparue en pleine rue, le vortex ressemblait à la bouche d"un nouveau né, en moins mignon et plus pincé, avec le pourtour gonflé et comme barbouillé. Tout autour du motif spiralé inscrit dans le sol, la terre avait une apparence visqueuse, comme si elle avait trop mangé de compote et s'apprêtait à la recracher d'un air contrarié.