Nine Princes In Amber
Un livre de Roger Zelazny
Retrouvailles inattendues
Un jour que je traînais mes guêtres dans les mailles d’un réseau social, je suis tombé en arrêt devant l’image d’une liseuse. Quelqu’un avait publié la photo d’un début de chapitre où le protagoniste se réveille dans un lit d’hôpital, les jambes plâtrées et sans mémoire.
Au bout de quelques lignes j’avais déjà reconnu l’histoire (et toi aussi sûrement, lectrice ou lecteur perspicace). Poussé par un petit démon, j’ai pris la peine de vérifier. Parcourant mon immense bibliothèque à la lumière des lampes à huile, entre les montants d’acajou où s’alignent à perte de vue des dos de livres en cuir et en tissu, j’ai retrouvé ma fidèle édition Denoël des « Neuf Princes d’Ambre », illustrée par la talentueuse Florence Magnin. Saisissant avec précaution sa couverture meurtrie par l’usage, je l’ai ouverte à la première page et j’ai retrouvé les mots de la liseuse ; les mêmes qu’il y a tant d’années, lorsque je l’avais dénichée dans une librairie-papeterie où j’achetais des fournitures pour ma rentrée en Première. J’avais entamé le livre dans la voiture qui me ramenait à la maison, ne m’interrompant que le temps de dîner, et je l’avais terminé dans la nuit avec un grand « WAOU » silencieux, les yeux pleins d’étoiles. D’autant plus joyeux qu’il existait une suite, qui n’a pas tenu bien longtemps – je sautais sur les nouveaux tomes à peine ils étaient sortis. C’étaient de belles années.
J’ai parcouru à nouveau les premiers paragraphes, mais je ne me souviens jamais dans le détail des débuts ; c’est ce à quoi ils mènent qui les rend mémorables. Ensuite, j’ai tourné la page.
Ma foi, c’était pas mal du tout ! J’ai terminé le premier chapitre, entamé le deuxième.
Pourtant il y avait un problème. Vous vous demandez peut-être pourquoi le titre du post est en anglais ? Parce que je n’ai pas terminé cet ouvrage. Après encore quelques chapitres, je l’ai replacé dans son étagère.
Retour à la VO
J’avais envie refaire un tour dans ce récit, de prendre le temps d’en savourer à nouveau les lustres et les dévoilements, et sa toile de fond unique. Mais la lecture allait trop vite, se faisait comme machinale, emportée par la familiarité des paragraphes déjà tant fréquentés.
Je me suis donc procuré le texte en langue anglaise, avec le double espoir de retrouver la fraîcheur de la découverte, et de connaître enfin en version originale le style de Roger Zelazny et la voix de Corwin, le personnage narrateur.
Pour m’y plonger il m’a fallu un peu d’aide du dictionnaire, car cela regorgeait de termes idiomatiques ou archaïques. Autrefois, j'imaginais comment certaines phrases étaient écrites en anglais ; là, je me demandais comment le traducteur avait fait pour s’en sortir en français.
Et surtout, l’effet m’a saisi. J’avais l’impression de découvrir un nouveau livre en même temps que de retrouver les images, le ton et les événements que j’avais passés trop vite dans la version française. Non seulement le changement de langue avait rendu sa fraicheur au texte, mais c’était encore meilleur en anglais. Le texte traduit ne dégageait pas la même richesse expressive, la même variété dans les registres de langage ; la même couleur. Corwin d’Ambre en VO se révèle encore mieux, parfois soudard, parfois poète ou prince, héros souvent cynique.
Mon propos n’est pas de critiquer les traducteurs, dont le métier difficile est fait de compromis, mais j’encourage vivement ceux qui le peuvent à essayer la version originale – comme si les traductions d’Ambre n’en étaient que des Ombres…
Et voilà que, malgré mes résolutions, je tournais les pages de plus en plus vite, les chapitres s’enchainaient jusqu’à l’inoubliable scène finale à la fois poétique et jubilatoire. Je l’ai dévoré, alors que je l’avais déjà lu plusieurs fois !
Sacrebleu, quel est donc cet envoûtement ? Quel puissant mage a tracé ce grimoire, ce récit de pouvoir au parcours sinueux ?
Roger Zelazny a disparu il y a plus de trente ans, laissant derrière lui une oeuvre singulière peuplée de mythes et d’êtres surhumains. Sa magie lui survivra encore longtemps.
Et l’histoire ?
Mais je manque à tous mes devoirs, certains d’entre vous n’ont pas encore lu les Neuf Princes d’Ambre, aussi choquant que cela puisse paraître. Malheureusement, je ne peux vous en donner qu’un bref aperçu, le reflet d’une Ombre. Et même ainsi, attention aux inévitables spoilers.
À son réveil à l’hôpital, notre ami Corwin ignore qui il est, et quels sont ses pouvoirs ; voulant savoir pourquoi on le gardait sous sédatifs, il rencontre une de ses sœurs, prend conscience d’appartenir à une famille très particulière originaire d’un monde qui se trouve au centre de tous les mondes ; le seul réel, qui projette autour de lui des Ombres, et dont notre Terre n’est qu’une des infinies réflexions. Dans ce premier livre, il se bat d’abord pour récupérer sa mémoire et les pouvoirs sur Ombre qui sont l’apanage de sa famille, avant de se lancer dans la lutte de succession qui s’est ouverte en l’absence de leur père.
Ambre est la ville par excellence, magnifique et puissante, environnée d'une nature aux couleurs sans pareilles, peuplée de personnages quasi-immortels. Les explosifs n'y fonctionnant pas comme sur Terre, on y règle ses comptes à l'arme blanche, et les princes disposent de l'équivalent de multiples vies d'étude avec les meilleurs maîtres pour devenir des combattants exceptionnels. Capables de marcher parmi les Ombres et de choisir celles qui leur conviennent, ils s'y réfugient quand la vie de cour les rebute, s'y taillent des domaines ou des vies de rechange. Mais ils ne peuvent échapper éternellement à la réalité du pouvoir, à sa centralité ; les tomes de la série développent leurs luttes, mais aussi les découvertes où s’approfondit la compréhension de ce monde particulier et de ses fondements.
Le livre a ses petites imperfections, mais il propose des personnages adultes, retors et complexes, une intrigue ambitieuse qui navigue librement entre les thématiques de la Fantasy et de la Science-Fiction, saupoudrées à l’occasion d’un peu de polar. Quand au style, même en traduction, il est riche sans ostentation, à la fois simple et d’une élégance remarquable. C’est une création éblouissante, un classique difficile à classer.
Allez, je vous laisse, j’ai une décalogie à relire en anglais. Si on me cherche, vous me trouverez au fumoir avec un porto et une pile de bouquins.
