Mais... où suis-je ?

Le Barde dans la Machine écrit pour vous des élucubrations sur les mondes imaginaires. Pour faciliter vos choix de lectures, les publications sont regroupées en thèmes :

"Récits", des nouvelles (entières ou par épisodes) qui parlent de SF et de Fantasy. Les récits les plus longs sont publiés par épisodes, puis compilés.
"Contes de la Marche", qui regroupe des récits de Fantasy se déroulant un même univers.
"Lubies", des textes plus courts sur des sujets aléatoires.
"Bouquins", où je vous narre et critique mes derniers lectures.
"Carnets", de brèves observations ou impressions, en quelques paragraphes.

Sous l'Arbre Noir (récit complet)

Sous l'Arbre Noir (récit complet)

Photo by Hannah Montez on Unsplash

Photo by Hannah Montez on Unsplash

Ils arrivèrent au site dans le milieu de l’après-midi, au bout d'une marche difficile à travers les collines et les combes. Quittant la fraicheur du sous-bois, ils entrèrent dans une vaste clairière éblouissante de soleil, et s'arrêtèrent pour observer les lieux.

— La rivière passe juste à côté, comme tu l'avais dit, remarqua Grita.
— Et elle coule jusqu'au début de l'hiver, ajouta Edvin, qui observait les réactions de sa femme du coin de l'oeil.
— Pas question de s'y baigner, elle est à peine dégelée, ajouta l'autre femme qui avait cheminé avec eux.

Efi s'était écartée de quelques pas et inspectait l'orée du bois, tête baissée vers le sol. Grita lui lança un regard aigu, et Edvin se demanda s’il avait eu raison de réunir deux femmes aussi dissemblables. Mais il avait besoin d’elles pour les décisions importantes à venir.

— Pas beaucoup de passage, ajouta Efi, il y a longtemps que personne n'est venu ici à part des animaux.
— Les traces d'ours sont de moi, fit Edvin, rigolard.
— C'est là qu'on va habiter ? demanda Njord. — Peut-être… Si ta mère veut bien, répondit Edvin.
— On construira notre maison au bord de la rivière ?
— Non, le sol est trop mou à cause de l'humidité. On se mettra plus haut, là-bas au soleil, et le bosquet nous abritera du vent des crêtes.
— On aura toute la place pour nous tous seuls !
— Ne te réjouis pas trop vite, sourit Edvin. Pour que ça marche, il faudra que d'autres familles nous rejoignent. On doit se regrouper pour tenir en respect l'hiver et les barbares.

Grita se baissa et ramassa un peu de terre, qu'elle effrita entre ses doigts. Elle était noire et grasse, prometteuse de récoltes plus faciles qu'à Grenvald, même si Edvin savait que la charrue trouverait vite le sable et le roc.

Efi désigna un sentier envahi par les orties, qui suivait la rivière entre les buissons.

— L'autre village est par là ?

Edvin hocha la tête, et ils la suivirent sur le chemin descendait en pente douce. Un quart d'heure plus tard, ils arrivèrent au village abandonné. Edvin ne l'avait pas revu depuis qu'il avait découvert l'endroit quelques saisons plus tôt, et il fut frappé par l'aspect gris et vermoulu des bâtiments. Difficile de croire que des années auparavant, des gens avaient habité ces maisons sans toits, et marché sur cette place envahie de fougères. La neige et le vent avaient fendu les planches, rempli les basses-cours de feuilles mortes, tandis que l'herbe et le lierre mangeaient les espaces et les murs. A distance, au-delà des parcelles en friche, une orée de pins les encerclait, une lisière sombre où sourdait la menace de l'inconnu.

Ils déambulèrent quelques instants entre les ruines ; Edvin inspecta les alentours, sans trouver d’autres traces que celles de daims et de renards. Puis Grita annonça :

— Il est temps d’aller monter le camp ! Le soleil baisse déjà.

Edvin ne fit pas remarquer qu’en cette saison, le soleil mettrait plusieurs heures à se coucher entièrement ; les nuits étaient encore courtes et pâles. Mais ce lieu mort rendait sa femme nerveuse, et le malaise commençait à gagner Edvin.

Une fois revenus dans leur clairière vierge, Edvin fit un feu avec l’aide de son fils, et bientôt une petite marmite y cuisait, enveloppant le groupe dans un nuage qui sentait les haricots, les oignons et le lard. Il considéra les visages de ses trois compagnons, qui lui renvoyèrent des regards scrutateurs. Réalisant que c'était à lui de parler, il se gratta la gorge.

— C’est un meilleur endroit que Grenvald.

Grita hocha la tête, et Njord continua d’engloutir les haricots. Efi regardait dans le feu sans rien dire.

— La terre est meilleure, les vents sont moins froids, et avec un peu de travail on peut rendre les chemins praticables aux carrioles.
— Et surtout, la tour du Cercle la plus proche est à un bon jour de marche, remarqua Efi. Ici vous aurez la paix.
— On n’est nulle part à l’abri de l’Ordre, ils ne manqueront pas de venir encaisser les taxes. Mais... Tu dis « vous », tu ne veux plus te joindre à la colonie ?
— Tout bien réfléchi, je préfère ma maison sur la lande. J’y suis tranquille, et j’y ai quelques souvenirs.

Efi ne termina pas sa phrase. Elle devait penser à l’homme qui avait autrefois partagé sa vie, dont elle avait parlé une seule fois à Edvin.

— Est-ce que je peux malgré tout compter sur toi pour m'aider à établir cette colonie ?
— Je te l’ai promis, et je tiendrai parole. Des anciens associés sont intéressés, et je connais des familles de Sonborg qui voudraient changer d’air.
— Avec tous ceux à qui j’ai parlé lors de mes tournées, et ceux que Grita a approchés, j’ai compté une trentaine de familles. Tous ne viendront pas, mais avec un peu de chance on pourra en réunir au moins une grosse douzaine, assez pour se lancer.
— À propos, je me suis renseignée auprès d’un vieux notaire de Valkerst. La loi de la Conquête reste en vigueur : 5 ans d'exemption sur l’impôt principal.
— Il restera à payer les nouvelles taxes du baron... Mais ça reste une bonne affaire.
— Sais-tu pourquoi tout le monde est parti de l'ancien village ? demanda Grita. C’est étrange d’abandonner un emplacement aussi favorable.
— Les impôts, une mauvaise récolte, ou une bande de pillards... Dans ce pays, il n’en faut pas beaucoup pour ruiner une colonie.
— Et où sont-ils allés ?
– Je ne sais pas. Quand j’ai découvert cet endroit, il était déjà à l'abandon. Les habitants seront repartis vers le duché, ou ailleurs dans la Marche. Les moins chanceux d'entre eux triment sans doute dans les mines de sel pour payer leurs dettes.
— Ça serait une bonne idée d’en savoir plus sur ce qui est arrivé, avant de se lancer, dit Efi. Histoire d'être un peu préparés.
— Tu veux dire, fouiller les ruines ? Pourquoi pas... Allons-y demain matin.

Grita pinça les lèvres mais ne dit rien. Peu de temps après, il s'enroulèrent dans leurs couvertures et s'endormirent à la belle étoile. L'été du Nord était doux, et une brise fraîche berçait en silence les branches des pins.


Dans la lumière du petit matin, le village abandonné semblait moins sinistre. Des restes de brume s'accrochaient encore dans l'herbe haute comme des filaments de laine laissés par une bergère pressée. Le bois vermoulu était luisant de rosée.

— Pas étonnant que tout tombe en morceaux, avec une telle humidité ! s'exclama Edvin. Notre site sera mieux exposé.

Déjà Njord était parti explorer les masures vides, et rapportait de temps en temps ses découvertes à ses parents : un broc encore entier, une faucille brisée et noire d’oxydation, et surtout un petit cheval en bois dont les roulettes tournaient encore.

Efi avait elle aussi entrepris de reconnaître les lieux, et elle accompagna l’enfant dans la fouille .

— J'espère qu’il ne nous arrivera pas la même chose, murmura Grita en considérant la porte dégondée d'une haute demeure.
— Beaucoup de colons de la première vague manquaient d'expérience, la rassura Edvin. Ce pays ne pardonne pas les erreurs, mais pour de vrais Nordlings l’endroit est prometteur.

Grita se détourna et appela :

— Njord, viens ici ! À force de fourrer tes doigts partout tu vas finir par tomber sur une vipère !

Le garçon sortit d'un poulailler, ses cheveux blonds pleins de brindilles et de toiles d'araignées. Efi le suivait, tenant à la main une boite couverte de terre. Elle s’assit sur une souche et se mit à l'œuvre ; quelques instants plus tard le bois pourri céda sous son couteau. La boîte avait protégé de l'humidité une bourse en cuir. Efi la vida dans sa paume et compta quelques pièces d’argent, qu’elle empocha avec un sourire. Elle examina le reste : un bracelet de morceaux d'ambre presque transparents, et une grosse canine jaunie.

— Une dent d'ours gris, fit Edvin. Percée pour être portée en collier, elle a dû appartenir à un Borag.
— La personne qui l’a cachée ici ne l’a pas obtenue de bon gré, commenta Efi.
— Non, les barbares ne se séparent pas si facilement leurs insignes totémiques. Elle a été prise sur un combattant mort.
— Il y a beaucoup de vétérans de la Conquête parmi les colons, ça ne nous apprend rien, lâcha Efi.
— Sauf si le combat a eu lieu plus récemment. Ça ne serait pas le premier village abandonné après un raid.
— Mais aucune maison n’a brûlé, remarqua Grita. Ça ne ressemble pas aux restes d'un affrontement.

Efi haussa les épaules et retourna visiter les ruines. Edvin en fit de même de son côté, ainsi que Grita qui gardait un oeil sur Njord. Ils ne trouvèrent pas grand-chose d'intéressant, ce qui ne surprenait pas Edvin ; à moins d'un départ précipité, les habitants auraient pris soin d'emporter tout ce qui avait de la valeur. Tous se retrouvèrent sur la place centrale pour comparer leur maigres trouvailles : bris de vaisselles, objets en bois. Edvin nota qu'Efi faisait tourner quelque chose dans sa main doigts. Elle ne répondit pas à son regard interrogateur, et il lui sembla qu'elle avait les yeux plus humides que d'ordinaire. Il récapitula à voix haute :

— Ils ont presque tout emporté, et les maisons n'ont pas été brûlées. Ça ressemble à un départ ordonné. Peut-être une disette.
— J'ai trouvé un petit cimetière sans tombe, seulement une douzaine d'urnes, intervint Efi. Traditionnellement on brûle les morts de maladie… Ça aurait fait une méchante épidémie.
— C'est étrange qu'ils aient laissé le petit coffre, releva Grita. La personne qui l'a caché est peut-être morte sans en parler aux siens.
— Ou bien elle l'a mis à l'abri avant de partir se battre, et n'est pas revenue, ajouta Efi.
— En tout cas, ça fait penser à des morts subites, conclut Grita. Tout n'était pas calme ici.

Une branche craqua dans le sous-bois, et tous se retournèrent. Deux hommes avançaient, encore à l'abri des feuillages. Avant de distinguer leurs traits, Edvin reconnut la voix de basse qui les salua :

— Alors, vous aussi vous visitez les vieilles ruines ?

Olker émergea de la forêt, athlétique, le regard dur. Un inconnu l'accompagnait, lui aussi bien bâti, portant queue de cheval et une hache à la ceinture. Une inquiétude fit hésiter Edvin, puis il alla saluer les nouveaux arrivants.

— Hé bien demi-frère, tu t'es perdu ? Le Nord, c'est le côté des arbres où il y a la mousse.
— A vrai dire, je comptais te trouver ici.
— Tu recherches ma compagnie maintenant ?
— J'ai appris que tu avais des projets pour cet endroit… Alors je m'intéresse.

Olker jeta un coup d'oeil circulaire, ne parut pas très impresssionné par ce qu'il voyait.

— Je connais de meilleurs endroits pour bivouaquer. Qu'est-ce que tu trouves à ces masures ? Elles te rappellent ta maison ?
— Plutôt la tienne, ça sent la pisse à l'intérieur. En quoi mes projets te concernent-ils ?
— J'ai entendu dire que tu cherchais du monde pour fonder une petite colonie dans un recoin pas trop surveillé de la Marche. Alors te connaissant, moi quand j'entends ça je me dis : ce vieil Edvin, ce n'est pas un spécialiste du travail des champs, par contre les trafics ça le connait, pas vrai ?

Olker fit un clin d'oeil complice à Edvin, qui resta de marbre et attendit la suite, un mauvais pressentiment au creux du ventre.

— Et je me dis, si Edvin en avait marre d'aller vendre ses fourrures sur les marchés des grandes villes, et s'il voulait se faire du beurre pendant la saison blanche, il pourrait tout simplement faire venir les acheteurs à lui. Un coin tranquille, avec un tout petit marché légal qui paye les taxes du baron, et planqué derrière, un point de rendez-vous pour tous les traficants du nord-ouest de la Marche !

Quel plan de merde, pensa Edvin.

— Alors, frérot, avoue que j’ai bien vu clair dans ton jeu !
— Aussi clair qu'une taupe. Qu'est-ce que tu penses faire ici ?
— Voir si je peux donner un coup de main. Je connais du monde, comme tu sais, et je peux te procurer des contacts, des protections... Tu en auras besoin pour lancer ton petit négoce.
— Si tu veux m’aider, commence par me rendre mes fourrures !
— Ça ? Olker ouvrit les mains d’un air peiné. Malheureusement j’ai dû les revendre pour payer un créancier pressant, et je n’ai pas encore regagné de quoi te les payer. Mais je t’ai déjà dépanné avec des contacts dans le Ratt, ne l’oublie pas !

Comment oublier ? Edvin revoyait encore le visage faux du colporteur, les tueurs à la face flétrie, les coups de couteau dans la lumière dorée. Et la blessure au ventre qui le lançait encore de temps à autre, des mois plus tard.

Ce jour-là il avait eu le courage de faire face, à un contre trois. Pourquoi pas aujourd'hui ?

— Ton contact était véreux, rétorqua-t-il. Il n’a jamais valu tout le fric que tu m’as pris.
— Tout doux, mon garçon, je suis venu proposer mes services et c’est comme cela que tu m’accueilles ? Moi aussi je peux hausser le ton.

Son demi-frère avait pris une posture menaçante qu'Edvin connaissait bien, prélude aux corrections qu'il lui infligeait dans leur enfance. Le coureur des bois chercha ses mots, la bouche soudain sèche. Derrière lui, il entendit la voix de sa femme.

— Njord, appela Grita, où es-tu passé ? Reviens tout de suite !

L'homme qui accompagnait Olker fit deux pas sur le côté, comme pour se donner la place de tirer le fer et de se battre sans se gêner. Quelques pas de plus, et Edvin serait pris entre deux feux. Il avait déjà eu à affronter ce genre de situation, et Efi derrière lui savait mieux se battre que beaucoup d'hommes. Cet atout dans sa manche pourrait les surprendre au moment critique.

Edvin étendit les mains devant lui. Elles tremblaient légèrement.

— Hé bien, le discours a vite changé ! Je pensais que tu étais venu m'offrir tes services ?
— Oui, mais pas me faire insulter ! Je t'ai aidé de bonne foi, mais je ne t'ai jamais garanti que ces types des bas quartiers de Heimark seraient dignes de confiance. A chacun de prendre ses précautions quand on joue avec le feu !

Il aurait cru entendre parler Efi.

— Soit. Mais si tu veux que l'on s'entende, tu devras admettre que tu es toujours en dette envers moi.
— Si tu y tiens, fit Olker d'un air dédaigneux. Tu reverras l'argent de tes fourrures, puisque'il n'y a que ça qui compte. Je pensais que tu voulais fonder une colonie, pas compter les haricots.
— Il y en avait pour un gros paquet de fric.
— Ce n'est pas ce que disait le commis de Stavring à qui je les ai vendues.
— Ce voleur ? Il t'a tondu la laine sur le dos !
— J'étais pressé, je devais rembourser quelqu'un de plus dangereux que le gros Stavring. Peu importe.

Avec quel genre de malfaiteurs son demi-frère s'était-il donc acoquiné ? Stavring était un prince marchand, l'un des hommes les plus puissants de la Marche, et il ne faisait pas bon le contrarier.

Grita appela encore Njord, d'une voix plus aiguë.

— Je veux que tu t'engages à me rembourser la valeur de ce que tu m'as pris, pas juste le prix au rabais que tu en as tiré. Sinon, tu repars tout de suite avec ton soudard.
— Tu en fais, des manières, pour un homme qui a besoin d'aide, gronda Olker. Et mon compagnon s'appele Haswin.
— J'aimerais être sûr que tu viens m'aider, et pas profiter de moi.
— On peut profiter tous les deux, non ?
— Njooooord ! cria Grita à pleins poumons.

Edvin se retourna ; sa femme et Efi battaient les fourrés autour du village, mais personne ne leur répondait. Soudain, le silence de la forêt lui parut étouffant.

— Il a dû aller jouer plus loin dans la futaie, avança-t-il.
— Et tu trouves cette idée rassurante ? rétorqua Grita. On ne sait pas sur quoi ou sur qui il a pu tomber, et la région grouille de barbares.
— Mais il était là il n’y a pas cinq minutes !
— Raison de plus, Njord n’a pas eu le temps d'aller très loin. Il devrait encore pouvoir nous entendre. A moins que...
— Edvin, dit Olker, laissons de côté notre discussion pour le moment, tu as une affaire pressante à régler. Si tu veux bien de mon aide, nous pouvons battre la forêt ensemble.

Edvin le regarda avec surprise.

— Mais oui, insista Olker, on est de la même famille quand même.
— Très bien, grogna Edvin. On part vers le Nord-Ouest, dans la direction de la pente. Restez toujours en vue des vos voisins. Efi, ton chien peut nous trouver une piste ?

Elle approuva de la tête et appela Sable. Grita lui fit sentir un bracelet en cuir que Njord avait enlevé pour aller fouiller dans les ruines. Puis, étalés sur un large front, ils s'enfoncèrent sous les frondaisons des pins.


Njord filait à travers les fourrés. Dans le lointain, les petites lumières le guidaient à travers une ombre toujours plus dense. Elles clignotaient amicalement, l’attendaient quand un obstacle le freinait, et parfois il entendait même leur rire cristallin et frais, et sentait leur parfum de fleurs et de pain d'épices.

Dans son esprit naissaient des idées venues d'ailleurs, images de festins, de danses et de baisers. Il pressa le pas et s’enfonça entre les arbres aux troncs difformes.


Ils avançaient péniblement à travers les broussailles et les éboulis, dans la pénombre croissante de la futaie. De temps à autre, l'un d'entre eux lançait un appel, Grita de sa voix claire, ou Olker de son ton de basse ; mais la forêt ne répondait rien.

Efi surveillait son molosse, Sable ; pour imposant qu'il soit, il avait été dressé à pister, et il avançait devant elle en zigzagant, nez au ras du sol. Mais la forêt était grande et aucun d'eux n'avait vu la direction qu'avait prise Njord. Ce fichu gamin ne tenait pas en place, il avait dû partir à la poursuite d'un animal sauvage – à moins qu'un forestier de passage ne l'ait enlevé. Ces bois n'étaient pas sûrs.

A quelques mètres à sa droite, Edvin enjamba une pierre moussue et jura entre ses dents quand sa botte s'enfonça dans la boue. De l'autre côté, Efi devinait Grita qui regardait sans cesse d'un côté à l'autre. Aux extrémités, Olker et son comparse avançaient hache à la main. Pas du genre à croire en l'humanité, ces deux-là. Pour ce qu'elle en savait, ils avaient raison.

Efi mettait souvent la main dans sa poche, elle y retrouvait la boucle de ceinture, chaude et presque poisseuse d’avoir été tournée et retournée. Ses doigts en connaissaient les contours par cœur, le dessin anguleux de la boucle, la pointe émoussée de l’ardillon, les débris de cuir à l’articulation avec la ceinture, et sur le contour, le relief rugueux d’un motif de feuilles de chêne.

Elle avait longtemps associé ce dessin et cette boucle à Hivling, son compagnon des premières années dans la Marche. C'était la seule ceinture qu'elle l'ait jamais vu porter. Comment était-elle arrivée dans les débris d'un village abandonné aux confins de la forêt ? Elle avait longtemps cru Hivling disparu lors d'une tournée dans le Nord, avait soupçonné tout à tour les barbares et l’Ordre du Cercle. Peut-être avait-il été trahi par des villageois. Peut-être ne saurait-elle jamais comment il avait fini.

Soudain, Sable se figea, aboya une fois et fila en ligne droite. Efi appela les autres.

— On a une piste ! Venez, le chien va nous guider.

Il se lancèrent à la suite du limier, mais l'animal était plus rapide et devait faire de fréquents allers-retours pour vérifier s'ils le suivaient toujours. Puis il repartait, toujours dans le sens de la pente, toujours plus loin dans l'obscurité de la futaie.

Ils avançaient depuis une dizaine de minutes quand Edvin leva la main et ordonna avec une autorité inhabituelle :

— Arrêtez-vous !

Tous se figèrent et se tournèrent vers lui ; Grita les dents serrées, Olker la hache déjà levée. Edvin leur désigna un étrange poteau à quelques mètres sur leur gauche : un tronc de pin, coupé plus haut que la tête d'un homme de haute taille, et entièrement dénudé de son écorce. Le bois clair avait été orné de sculptures sinueuses de style barbare, et surtout il était surmonté d'un crâne humain, ossements brunis et dents jaunes qui ricanaient d'une blague ancienne, ourdie par les arbres aux dépens aux vivants.

— Une marque borag, expliqua Edvin.
— On arrive sur leurs terres ? demanda Olker.
— Pas exactement. Ce genre de pilier marque des sanctuaires, des territoires sacrés ou bien tabous.
— Comment ça, tabous ?
— Il existe des terres où les Borags refusent d'aller, et ils en interdisent l'accès à quiconque. Ils leur donnent un nom dans leur langue, Tirakuna, qui signifie "lieu mauvais" ou quelque chose d'approchant.
— Qu'est-ce que ça peut nous faire ? demanda Olker avec dédain.
— Il vaut mieux qu'ils ne nous y trouvent pas.
— Et ton gosse a foncé droit dedans ! Merveilleux… En tout cas je ne vois pas de barbares à l'horizon, on y va ou on attend la neige ?
— Allons-y, répondit Edvin avec contrariété.

Comme s'il avait suivi leur conversation, Sable repartit. La futaie s'épaissit encore, et malgré l’heure matinale ils marchaient dans une lumière crépusculaire. Aucun cri animal, aucun chant d'oiseau à part quelques croassements de corbeaux, haut perchés dans les frondaisons. De temps à autre l’un des marcheurs appelait Njord, puis la chappe de silence retombait, remplissait leurs oreilles comme une bourre épaisse. Puis le craquement d'une branche sous une botte les faisait sursauter. Efi s'arrêta brusquement, plissa les yeux.

— Qu'y a-t-il ? demanda Edvin
— J'ai aperçu… Je ne sais pas, hésita Efi. Une petite lumière ?
— Où ça ?
— Devant nous, assez loin.
— Qu'est-ce que c'était ?
— Aucune idée.

Edvin haussa les épaules, et ils repartirent. Efi préféra ne rien dire du chant cristallin qu'elle avait cru entendre. Il y avait de drôles de choses dans ce bois. Quelques instants plus tard, Olker tendit soudain la main vers un point sur leur gauche :

— Là, un aigle !
— Cet oiseau noir ? C'était un gros corbeau, répliqua Grita.
— Vous vous trompez tous les deux, lâcha Edvin. Vous avez vu un Rafann.
— Je croyais que c'était juste une légende, dit son demi-frère.
— On en voit très peu dans la Marche, les Borags abattent tous ceux qu’ils trouvent. Pour eux cet oiseau apporte le malheur, il incarne la magie noire et les âmes errantes de chamans maudits.
— Putain de sauvages, maugréa Olker.

Edvin ne repondit pas. Efi le trouvait de plus en plus taciturne ; la forêt semblait épouser son humeur, les pins prenaient des formes tourmentées, le sentier passait désormais dans un creux entre leurs racines, qui parfois s'entremêlaient au-dessus de leur têtes à la manière de doigts crochus. Une odeur de terre humide et de moisissure leur remplissait les narines, et des grappes de champignons verdâtres poussaient au bord du chemin, que Sable évitait avec des reniflements bruyants.

Il y avait du mouvement dans l’ombre d’une souche ; Efi se pencha sur les racines et feuilles en décomposition. Étendu sur le flanc, un petit animal agitait sa queue touffue dans les spasmes de l'agonie. Il ressemblait à un écureuil, mais quelque chose dans ses proportions et son pelage ne correspondait pas. De sa gueule coulait une petite flaque d’un liquide irisé et poisseux.

Sable aboya et les appela plus loin, et Efi s'éloigna avec soulagement. Dans les branches, une bande de corbeaux croassait.

Cela faisait une dizaine de minutes qu'ils cheminaient dans le chemin creux, quand le limier se figea soudain, la tête levée, cherchant de la truffe une piste dans l'air immobile. Efi leva la main et fit signe à ses compagnons de s'immobiliser et de ne plus faire de bruit. Elle avança à pas feutrés sur les aiguilles de pins, remonta le bord du chemin jusqu'à porter la tête à la hauteur de l'humus et des racines des arbres qui le bordaient. Allongée à côté de son chien, dissimulée dans l'ombre d'un épineux, elle aperçut soudain une silhouette qui marchait entre les arbres le long du chemin creux, à un jet de pierre de son point d'observation.

L'étranger portait des fourrures et avait les cheveux longs. Il ne s'agissait pas d’un coureur des bois : il portait des colliers d'ossements et marchait comme une ombre, ou comme un barbare dans la forêt.

Elle se retourna et fit signe à ses compagnons de se cacher. Edvin et Olker la rejoignirent derrière son buisson, pendant que Grita et Haswin se dissmulaient sous une énorme souche en surplomb du chemin.

Le Borag s'arrêta au milieu d’un massif de fougères un peu plus éclairé, et sembla écouter, ou flairer ; son buste émergeait de la végétation à la manière d’une statue, une ombre sépia à l'immobilité parfaite, ses yeux des taches d’encre dans son visage. L’observant à distance, allongée dans les feuilles mortes, Efi se sentit gagnée par une étrange sérénité, l'impression que cet étranger figé sur place n'était pas plus susceptible de les menacer eux qu’un nuage sur l'horizon, une pierre levée ou toute autre chose inanimée.

Deux autres barbares rejoignirent le premier. Plus élancés, ils tenaient chacun une lance à la pointe en feuille de laurier, et portaient accrochés au cou des crocs d'animaux carnivores. Des guerriers ! Efi se figea. Les assassins de Hivling devaient leur ressembler.

L'homme au collier de crânes leva la main, et les deux lanciers s'arrêtèrent à quelque pas derrière lui. Il tourna la tête d’un côté, puis de l’autre droite, renifla bruyamment. Puis il fit quelques pas dans la direction d'Efi, le regard fixé au-dessus d'elle, sur les branches d’un arbre. Il n'était plus qu'à quelques pas de leur buisson, et Efi distinguait sa silhouette trapue, ses traits comme sculptés dans le granite, et les crânes blanchis de serpents enfilés autour de son cou, leurs crocs menaçant la pénombre. Contrairement à ses compagnons, il ne portait pour toute arme qu’un couteau à manche d’os glissé dans sa ceinture. La lame était sûrement en bronze, pour compléter le tableau primitif.

— Ils ne sont que trois... on peut les prendre, chuchota Olker, à voix si basse qu'elle se perdait presque dans le bruissement des feuilles.
— Pas question, répliqua Edvin entre ses dents. Si tu y vas je te laisse crever.

Il y avait quelque chose de familier chez ce barbare, et soudain Efi le reconnut. Elle l’avait aperçu au campement du clan de l’Ours où elle avait séjourné contre son gré, il y avait semblé dans les bonnes grâces de la chef Alukya. Son collier d'ossements indiquait le rang de chamane.

Les lanciers le rejoignirent à une distance respectueuse. Puis le chamane parla, et à la surprise d’Efi il s'exprima en langue Alanienne.

— Cette terre est habitée par une présence mauvaise, les hommes du Sud ne doivent pas continuer leur route.

Un silence, ponctué par un croassement de corbeau. Il reprit.

— Les piliers Borags qui marquent la frontière du Tirakuna ne veulent rien dire pour eux, mais le mal qui vit ici n’est pas de notre peuple. Il dévore aussi bien les Borags que les autres.

Les guerriers gardaient chacun un côté du chaman, leurs profils symétriques se découpaient en ombres chinoises. Ils ne semblaient pas comprendre, ni même écouter, ce que disait leur compagnon.

— Ils devraient faire demi-tour et regagner leurs maisons avant d'éveiller la rancune du Tirakuna. Ils ne devraient pas obliger nos guerriers à les arrêter.

Dans l'ombre, Olker posa la main sur la poignée de sa hache. Edvin lui bloqua le bras, et Efi les vit échanger un regard d'hostilité. Puis Edvin se défit de son manteau ; il tira de sa poche un petit collier et se le passa autour du cou, sous les yeux incrédules de son demi-frère. Efi reconnut, pendue au lacet de cuir, la patte d'un animal au poil blanc et gris, peut-être un blaireau.

Edvin se leva, sortit de sa cachette et fit face au chamane. Olker articula un juron muet, mais ils le laissa faire. Les deux guerriers barbares sursautèrent et pointèrent leurs armes ; le chamane leva à nouveau la main, et pendant une seconde rien ne bougea. Puis Edvin parla, d'une voix qui prenait progressivement de l'assurance.

— Je porte un totem des clans du Nord. Et toi tu es Talak, du clan de l'Ours.
— Je vois ton collier, mais ces temps-ci, tous nos totems ne sont pas portés par des gens de nos clans. Et je te reconnais, aussi. Que viens-tu faire ici, avec tes compagnons ?
— Mon fils s'est perdu dans ces bois, je crains pour sa vie.
— Nous ne l'avons pas vu. Si tu le cherches dans le Tirakuna, il n'y a qu'une seule direction possible : vers le bas. Je ne te la recommmande pas.
— Il est mon sang, je ferai ce que je devrai. N'essaye pas de nous arrêter, garde tes forces pour d'autres combats.
— Pourquoi te laisserais-je passer ?
— J'ai déjà versé beaucoup de sang pour ton clan, le mien et celui d'autres hommes. Aujourd'hui je réclame votre dette.

Le chamane médita avant de répondre.

— Ce que tu trouveras au bout du chemin creux se moque bien de nos dettes et de nos actes de bravoure. Ce n'est pas une faveur que je te fais, en vous laissant passer.
— Et pourtant, je t'en remercie.
— Puisses-tu ne pas amener sur nous tous la colère du mal qui y sommeille. Et méfie-toi des tours qu’il jouera à tes sens !

Ils se saluèrent de la tête, et quelques instants plus tard, les barbares avaient disparu sans un bruit. Efi reprit la tête du groupe, et ils avancèrent à nouveau sur le chemin encaissé, aussi arrondi qu'une énorme rigole qui passait sous les racines géantes. Olker rompit soudain le silence.

— Tu fricotes avec les barbares !
— Ce sont les contraintes du négoce, figure-toi. Est-ce que je te bassine avec tes amis du Ratt ?
— Un peu trop, justement. C'est vrai que tu as tué au service de ces sauvages ?
— C'est une longue histoire, mais oui. Et j'ai été blessé aussi. Ils m'en devaient une bonne.
— Mais tu te rends compte que c'est sûrement eux qui ont enlevé ton gamin ? Et toi tu te mets une patte de ragondin moisie autour du cou, tu leur causes du bon vieux temps… Non mais t'es pas bien ?
— Les Borags sont cruels, mais ils mentent rarement. Il fallait prendre le risque.
— Quel risque ? On était trois contre trois, le gars n'avait qu'un couteau, et il me semble que ton associée et ta femme savent aussi se battre. Avec la surprise on aurait pu se débarrasser d'eux.

Edvin se retourna et fit face à son frère, qui le dominait d'une demi-tête.

— Il n’y avait aucune surprise. Et qu'aurais-tu fait contre les archers qui étaient planqués de l'autre côté ?
— Les…
— Tout le temps où il parlait, sur un geste dangereux ils nous auraient fait des trous dans le dos. Tu es une grande gueule, Olker, mais dans ces forêts tu es plus niais qu'un nouveau-né. Tu nous aurais tous fait tuer.

Ils restèrent face à face sans qu'aucun ne baisse les yeux ; Efi craignait qu’une arme ne sorte. Haswin avait eu la même idée et s'approchait d'un pas oblique. Elle croisa son regard, et il s'interrompit.

Soudain Olker se détourna et cracha par terre.

— Quel minable. Allons-y, cherchons ton fils, puisque tu veux suivre les conseils des barbares. J'espère que tu ne nous emmènes pas dans un de leurs pièges.

Edvin haussa les épaules, et Efi put respirer à nouveau. Elle relâcha la poignée de son coutelas et attendit que les deux hommes se soient éloignés l'un de l'autre avant de repartir.


Ils traversèrent ensuite un passage si obscur qu’ils regrettèrent de ne pas avoir pris de lanternes. Les bords du chemin creux remontaient de chaque côté et formaient presque un tunnel, et le couvert des pins était dense au point d'absorber toute lumière. Efi aperçut encore les petites lumières, elle crut même sentir des effluves fugaces de pâtisserie, qui se dissipèrent ensuite dans les remugles humides de pourriture. Pas besoin d'en parler aux autres.

Puis le chemin remonta et les porta à la hauteur des troncs. La forêt avait changé de nature : à la place des colonnes droites et ordonnées de la futaie poussaient des masses grumeleuses aux branches tordues, prises comme des insectes dans de l’ambre, au milieu de denses buissons de fougères, d’orties et de ronces. Le sentier disparut dans ce chaos, et ils durent se frayer un chemin en suant. Les cris de corbeaux cachés dans les feuillages les accompagnaient, moqueurs.

Soudain, au détour d’un roncier haut comme deux hommes, Efi vit la clairière. En quelques pas, elle traversa le dernier rideau de branches basses et de fougères et foula un sol sableux où rien ne poussait. Les autres la suivaient de près, et elle entendit leurs cris étouffés quand ils virent où le limier les avait emmenés.

La clairière formait une dépression, une cuvette où le sol restait entièrement nu : aucun arbre, aucune herbe, pas même une feuille morte ou un peu de terre pour cacher le sable et la roche. Quelques pierres de construction éparses, d'un gris tirant sur le vert, avaient pris des formes arrondies avec le temps. Et au milieu, énorme, obscène exception à ce vide minéral, l’arbre noir trônait comme un roi malveillant.

Son écorce semblait atteinte d’une maladie répugnante qui la couvrait de nodosités, de cavités béantes, et faisait suppurer un fluide sombre aux reflets d'arc-en-ciel. Mais comparé aux spécimens souffreteux qui se serraient les uns contre les autres dans la forêt, c'était un seigneur qui s'élevait haut au dessus d’eux. Ses branches puissantes n'évoquaient pas les bras d’une mégère, mais plutôt les tentacules d’un monstre marin.

Il projetait ses ombres loin sur l'étrange clairière ; les feuilles qui dévoraient la lumière n’avaient aucune couleur, comme le tronc et les branches elles semblaient juste l'antithèse de toute clarté. Parfois elles s’agitaient malgré l’absence totale de vent, et Efi se rendit compte que des ailes noires battaient, presque aussi nombreuses que les feuilles. Des fruits étranges pendaient aux branches basses.

Grita poussa un cri déchirant, et partit en courant, rattrapée par Edvin qui la ceintura avant qu’elle n'atteigne l’arbre Les autres les rejoignirent dans l'espace nu et sableux. Grita, les yeux écarquillés, désignait une aspérité plus claire sur l'écorce répugnante. Efi plissa les yeux et reconnut une main, plutôt petite, qui dépassait de l'arbre. Serait-ce tout ce qu'il restait de Njord ?

— Putain de maléfice, gronda Olker. Si l'arbre l'a avalé, je connais une bonne méthode pour lui faire recracher ton fils.
— Attends, je ne suis pas sûr que… fit Edvin.

Sans l'écouter, son frère fit signe à Haswin et les deux hommes s'avancèrent vers le tronc monstrueux, hache à la main. Ils s'installèrent à bonne distance de part et d'autre de la main de Njord, et se mirent au travail. L'écorce était très dure, et parfois le fer rebondissait de manière incontrôlée ; puis des gouttes d'une sève noire et poisseuse se mirent à gicler à chaque impact.

Efi, Grita et Edvin les regardaient travailler, vaguement inquiets. Efi en profita pour observer les fruits ; leur forme était familière, mais elle mit un moment à reconnaitre des coeurs gris et humides. Certains battaient encore, et des artères les reliaient aux branches d'où ils pendaient. Entre les feuilles et les ailes des corbeaux, elle aperçut des lumières qui tourbillonnaient en clignotant, et son nez capta une odeur fugace de brioche, puis ces sensations disparurent sans laisser de trace. Un froissement remplit soudain les airs : les oiseaux noirs avaient quitté les branches de l'arbre, et volaient en un grand nuage qui décrivait des cercles au-dessus de la clairière. Haswin jura.

— Saleté ! Ça pique !

La sève irisée lui avait rejailli sur les mains, les avant-bras et le visage ; il s'essuya sur sa manche et reprit sa cognée. Olker aussi était couvert de taches noires, brillantes, qui semblaient bouger d'elles-mêmes dans la lumière grise du matin.

Quand Olker laissa tomber sa hache, Efi ne comprit pas tout de suite ce qui se passait. Il cligna des paupières plusieurs fois, porta la main à la joue et essaya de l'essuyer, laissant sur sa peau une nouvelle trace noire et luisante. Puis on ne vit plus que le blanc de ses yeux, et il tomba à terre comme un sac vide. Haswin s'était lui aussi arrêté de cogner, et il rejoignit les autres d'un pas incertain en bredouillant :

— Ce truc noir… Il me brûle…

Il tomba à genoux et Efi l'allongea à terre ; il se mit à débiter à mi-voix des mots sans queue ni tête. Grita fit mine de s'approcher elle aussi.

— Il vaut mieux ne pas les toucher, suggéra Edvin.
— Nous devons les secourir, protesta Efi. J'ai vu des animaux qui mouraient à cause de cette saleté !
— Ils sont poisseux de partout, on va s'en mettre plein les mains.

Sans l'écouter, Efi avait tiré de sa poche un chiffon avec lequel elle essuya les deux hommes inconscients. Leur peau était devenue écarlate sous les tâches de sève.

Puis ils se tournèrent vers l'arbre. Là où les haches avaient entaillé l'écorce, il ne restait plus qu'une cicatrice en train de se refermer. Sous leurs yeux, les bords se recollèrent, formant une ligne protubérante qui masquait la plaie. Efi et Edvin se regardèrent, perplexes.

— Cette horreur a avalé Njord, et vient de mettre hors de combat deux hommes dans la force de l'âge… C'est quoi déjà ton plan ? demanda Efi.
— Je ne sais pas. Bouter le feu aux branches ?
— Avec Njord encore coincé dans l'écorce ? De toute façon, si ça marche aussi bien que la hache…
— Regardez par là ! interrompit Grita depuis l'autre côté du tronc.

Ils la trouvèrent face à une ouverture de galerie de la hauteur d'un homme, qui s'enfonçait entre les racines noires.

— Le Borag disait qu’il fallait aller vers le bas pour retrouver Njord. Encore un peu de chemin à faire et nous serons fixés, déclara Grita.

Efi écarquilla les yeux. La gueule béante semblait attendre de les avaler, les racines pointues dépassant de sa voûte évoquaient des canines.

— Tu as raison. S’il existe un moyen de sauver notre fils, il se trouve forcément à l'intérieur, répondit finalement Edvin.

Ils allongèrent Olker et son comparse sur le sable à bonne distance de l’arbre, puis ils s'équipèrent de leur mieux pour la descente finale, fabriquant des flambeaux de fortune avec du bois mort.

Efi nettoya la hache de Haswin et la tendit à Grita. Cette dernière l’accepta avec un sourire, mais il y avait du feu dans son regard.

— Allons-y, dit Grita, et elle prit la tête du groupe qui s'enfonça dans les ténèbres.


Ils allaient tous crever.

La certitude s’imposa soudain à Edvin, comme si la pénombre clamait un message qu’il avait jusque-là refusé d'entendre.

Ils avaient avancé d’une dizaine de pas sous les arcades végétales, nervures en forme de griffes qui enserraient la voûte de la galerie, tendues pour s’emparer de ceux qui passaient en-dessous d’elles. De place en place, des fissures ou des trous d’animaux laissaient passer un jour grisâtre. Ce monde souterrain privé de couleurs baignait dans une odeur rance qu’Edvin n’arrivait pas à identifier. La galerie ne portait aucune trace de construction ou de travail humain ; pourtant son contour ne semblait pas naturel, sa section circulaire trop nette rappelait le chemin creux qu’ils avaient emprunté pour venir.

Un frisson lui caressa l'échine. Que faisaient-ils dans cet antre que même les barbares s'interdisaient d'approcher ? Sans plan, mal armés, ayant déjà perdu deux d’entre eux, ils marchaient à l'aveuglette vers une fin cruelle. Il se demanda quelle quantité de sève empoisonnée circulait dans l'arbre, juste au-dessus de leurs têtes, et ce qui arriverait si par un autre maléfice elle venait à s'écouler dans cette galerie.

Grita et Efi marchaient devant lui, l'entraînaient irrésistiblement dans les profondeurs du piège. Les racines noires, luisantes d’ichor corrosif, bougeaient furtivement dans les recoins de son champ de vision. La mort était partout, elles les attendait dans l'obscurité à un tournant de la galerie, elle suintait des parois, rampait derrière eux et leur barrait le chemin du retour.

L'odeur devenait suffocante, il s'efforçait de cacher le bruit de ses halètements — Grita et Efi ne devaient pas savoir. Un tournant, et son coeur bondit dans sa poitrine quand il crut voir quelqu'un — mais non, il n'y avait toujours rien dans la lumière grise, que la terre et les racines. Le molosse ne quittait plus les jambes d'Efi désormais, lui aussi sentait ce qui venait. Marcher encore, malgré l'air poisseux qui obstruait ses poumons – la puanteur avait pris une teinte musquée. Une douleur montait, un étau qui lui broyait le crâne, annihilait toute pensée.

La galerie déboucha dans une salle souterraine, plus sombre et plus vaste. Ses yeux s'acclimatèrent à l'obscurité, il aperçut sur le pourtour les restes de murs faits dans une pierre granuleuse aux reflets verts. Au centre, un épais pilier semblait absorber toute lumière.

— Toi, ici ? demanda Efi d'une petite voix, mais il ne vit personne.

Edvin se massa les tempes, il fallait que ce bourdonnement cesse. Les lueurs colorées qui parcouraient l'obscurité ne lui disaient rien de bon.

Grita leva sa hache et s'exclama :

— Bas les pattes !

Efi aussi parlait mais Edvin ne comprenait plus ce qu'elle disait, comme si des abeilles emplissaient ses oreilles. Et soudain il sut que la Chose était là, juste derrière lui. Chacun de ses poils se hérissa sur sa peau, la démangeaison entre ses omopolates devint insupportable. Fuir, tuer, se tuer, faire cesser la douleur, quelque chose allait devoir se briser – pour qu'il puisse bouger, respirer. Les reflets se multipliaient, marée multicolore qui emplissait la caverne et lui brouillait la vue. Sans penser, sans même vouloir, Edvin pivota et fit face à l'horreur, les mains toujours vides.

C'était bien elle.

L'abomination l'avait retrouvé, elle avait suivi sa trace depuis dix ans, et elle lui apportait sa mort trop longtemps retardée. Il ne discernait pas ses contours, ses yeux avaient cessé de lui obéir, mais il savait que c'était elle qui avait tué ses compagnons au coeur des bois, celle qui l'avait brisé.

Elle avançait vers lui en tendant ses griffes, il recula à tâtons, la pénombre et les lumières clignotantes fusionnaient en un chaos qui tourbillonnait. On lui fit un croc-en-jambe, ou bien avait-il trébuché sur une racine, et il s'étala en arrière. L'abomination le surplombait, hideuse, insoutenable à la vue. D'un geste instinctif, il se protégea le torse des bras, et sa main enserra un petit objet velu qui pendait à son cou – la patte de blaireau reçue des Borags.

Soudain, une clarté dorée emplit la caverne, et il vit la créature : ses membres difformes mais presque humains, ses dents énormes, luisantes, et ses griffes tendues vers lui.

Il n’y avait qu’une issue, une seule chose à faire : se battre et mourir en guerrier.

Edvin bondit sur ses pieds. Il avait déjà sa hache dans la main quand il percuta le poitrail de la chose d’un coup d'épaule, enchaîna d’une feinte et un coup en diagonale qui ne rencontra qu’un peu de fourrure.

Tout était devenu simple ; seules comptaient les griffes de l’ennemi, la lumière dorée et la rage de tuer, de planter ses dents dans sa gorge et boire son sang chaud. Il frappait d'instinct, sans tactique ni calcul, chaque coup cherchant à tuer ; puis il sautait en arrière ou roulait au sol pour éviter les faucilles qui zébraient l’air.

Les coups de hache portaient plus souvent, les griffes frappaient moins vite, puis la créature recula et tomba à son tour. Avant qu’elle ne se relève, Edvin était sur elle et abattait sa cognée. D’abord les articulations des bras, et les griffes mortelles retombèrent sur le côté. Puis le tronc, la tête, à coups redoublés, encore et encore, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une bouillie sanglante sur le sol étrangement friable de la grotte.

Alors seulement, Edvin cessa de hurler. Il n’avait pas reçu une seule coupure.

Efi et Grita étaient aux prises avec des ombres indistinctes, mais la clarté dorée lui révéla ce qui occupait le milieu de la grotte. Cela n’avait pas, comme il l’avait d'abord cru, la forme d’une colonne ; ventrue, elle s'affinait vers le haut comme un énorme bulbe qui traversait le plafond. La base se contractait et s’affaissait régulièrement, sa pulsation était celle d’un cœur monstrueux, strié de coulées de sève noire. À son pied, trois racines grosses comme la cuisse plongeaient dans le sol. Edvin réalisa que ce dernier n'était pas fait de terre, mais de débris blancs et jaunâtres où il reconnut un fémur. A chaque pulsation, les racines frémissaient, comme si elles aspiraient leur subsistance dans ce sol de cadavres.

Des formes s’agitaient dans les coins sombres d’où refluait la lumière dorée, mais déjà Edvin avait pris sa décision. Il se défit de son manteau, le tendit devant lui et, abrité par ce voile, attaqua une racine à la hache. Un suc laiteux en coula, dégageant une odeur de putréfaction qui lui donna envie de vomir. Edvin ne ralentit pas sa besogne, et sectionna entièrement le conduit végétal qui battait l’air au rythme des pulsations.

Sans perdre de temps, Edvin attaqua la deuxième racine. Quand il l’eut tranchée à son tour, un coup de vent fit frémir l’air de la grotte. Le coeur végétal battait beaucoup plus vite, et une large mare blanche s'était formée à sa base, dans laquelle Edvin pataugea jusqu'à la dernière racine.

Au premier coup de hache, une giclée de liquide noir brillant lui aspergea le visage malgré ses précautions. Il l’essuya et se hâta de conclure sa besogne en se protégeant au mieux de son manteau, mais quand il eut terminé sa main le brûlait. Par les racines coulait désormais la sève empoisonnée, visqueuse, dont l'odeur prenait la gorge dans cet espace clos.

Il se retourna vers Grita et Efi, qui se battaient toujours contre leurs ennemis sans forme. D’autres silhouettes naissaient de l'obscurité, évoquant des humains ou des créatures de la magie barbare ; il fallait se tirer de là. Malgré ses yeux qui ne parvenaient pas à le regarder directement, il abattit sa hache dans le dos de l’adversaire de Grita. Le métal rencontra une résistance molle, et la silhouette se dissipa comme un nuage de fumée. Grita sursauta, sembla sortir d’un cauchemar.

— Sors ! Je m’occupe d’Efi !

Sans répondre, Grita recula à pas lents vers l’issue, hache levée devant elle, mâchoires serrées.

Efi était tombée à genoux sous une silhouette grise qu'Edvin attaqua à son tour. Son visage était couvert de larmes quand elle le vit enfin, il dut l'entraîner de force en dehors de la grotte. La sève coulait à flots par les vaisseaux sectionnés, malgré les efforts désespérés du cœur noir qui battait à un rythme d’enfer. Elle descendait des branches et du tronc de l'arbre qui se vidaient ici, transformant la caverne en un enfer empoisonné. Des craquements résonnaient dans les hauteurs au-delà du plafond.

L’air de l'extérieur avait fraichi, et il fouetta le visage d’Edvin. La sensation d'engourdissement se dissipait, les lumières colorées avaient presque disparu. La terre s'était mise à trembler derrière eux, et le ciel était rempli de corbeaux en nombre incalculable. Des oiseaux noirs posés à terre formaient un cercle autour des corps toujours inanimés d'Olker et Haswin, qui se resserrait peu à peu. Ils les dispersèrent à coups de pieds ; le meneur, un Rafann de la taille d'un gros chien, les fixa de ses yeux sans expression et décolla en dernier. Ses ailes noires battaient l'air avec lenteur, produisant un froissement doux tandis qu'il les survolait.

Pendant ce temps, Grita était déjà revenue à l'arbre, dont les branches étaient agitées par un vent invisible. Des feuilles en tombaient, fines comme des voiles, friables comme la cendre. L'écorce aussi frémissait, et des plaques se détachaient par endroits. Le bras de Njord était désormais dégagé jusqu'au coude, et une faille laissait apercevoir un peu de l'étoffe de ses chausses. Grita attaqua le bois au couteau, dégageant des morceaux avec précaution. Edvin la rejoignit et tira sa dague – pas question de donner des coups de hache aussi près de leur fils. Le bois opposait peu de résistance, il s'était comme desseché. Alors que les nuages s'accumulaient au-dessus d'eux, ils finirent par dégager le corps de Njord, inconscient, blème mais qui respirait toujours. Là où la sève l'avait touché, ses chaussures étaient noircies et racornie, et la chair à vif apparaissait par les trous, mais c'était sa seule blessure visible.

Une averse tombait quand ils repartirent. Olker et Haswin s'étaient réveillés, sans doute à cause du vent et de la pluie, et ils cheminaient d'un pas de somnambules. Edvin et Grita portaient tour à tour Njord dont les yeux restaient fermés. Ils ne retrouvèrent pas le chemin creux, mais Edvin les guida droit vers l'Est, vers l'intérieur des terres et les colonies. Se retournant une dernière fois, il aperçut la silhouette de l'arbre qui dominait la forêt ; des mouvements peu naturels l'agitaient toujours, mais la chute finale ne venait pas. A sa verticale se rassemblaient les nuages les plus sombres. Puis vinrent les éclairs, le tonnerre et les tombereaux de pluie. Quand ils retrouvèrent une route et le chemin de leur campement, la pluie battante les glaçait jusqu'aux os, mais Njord avait enfin ouvert les yeux.


Dans un bruit de succion de bottes qui s'arrachent à la boue, Olker s'approcha d'Edvin ; Haswin l'attendait près de leur mule, à l'écart du campement. La peau pelait sur leurs visages et leurs mains.

— Frérot, c'est l'heure de prendre congé. Je ne sais pas ce que tu comptes faire de ce site, mais à mon avis, ça ne deviendra jamais une colonie.
— Grita m’a dit la même chose. Mais tu es sûr de vouloir prendre la route aussi tard ?
— Je préfère risquer l'obscurité sur les routes que de moisir dans les parages.
— C’est toi qui vois, mais vous pourriez récupérer ici avec nous, il reste assez de provisions.
— Merci pour l’offre, frangin, mais je préfère y aller.

Olker parlait avec moins d’arrogance. Une question restait en suspens, un soupcon dans son regard ; peut-être avait-il vu le sang sur la hache d'Edvin. Il fit mine de partir, s’interrompit.

— Pour cette histoire de fourrures... Si j’ai un retour de fortune, je te les revaudrai. Et tu me raconteras ce qui s’est passé sous l’arbre.
— C’est entendu, ne traînez plus maintenant. Bonne route.
— Je saluerai l’ancien de ta part !

Edvin haussa les épaules, son père et lui ne se donnaient plus de nouvelles depuis l'époque où il s'était engagé dans l’Ost de Heim. Quant à l’arbre... il aurait aimé être sûr de ce qu’il y avait vu, mais il savait qu’il avait largement le temps d’inventer une histoire là-dessus, ou quatre. Olker ne lui rendrait pas de sitôt les biens qu’il lui avait « empruntés ».

Les deux hommes s'éloignèrent dans la lumière orangée de la fin d'après-midi. Les nuages étaient repartis comme ils étaient venus, et la douceur de l'été embaumait l’air, mêlée à des odeurs de terre humide.

Grita avait allongé Njord près du feu et ils discutaient à voix basse. Efi s'était assise à part sur une souche, elle faisait tourner entre ses doigts une vieille boucle de ceinture ornée. La jeune femme n'avait jamais été loquace, mais depuis leur entrée dans le tunnel sous l’arbre noir, son mutisme était presque total.

Le chemin du retour, il est vrai, n’avait pas été propice à la discussion. Le vent et la pluie, les ornières et les coulées de boue, sans compter les bêtes sauvages rendues folles par le tonnerre. Edvin avait aperçu, se découpant dans la lueur d’un éclair, une silhouette vêtue de fourrures et armée d’une lance. Les barbares surveillaient leur retour, mais ils n’avaient rien fait pour les punir de leur incursion sacrilège – a croire que le résultat n'était pas si catastrophique, tout compte fait. L’arbre avait été brisé, mais Edvin sentait au fond de lui que le mal tapi dans le Tirakuna avait survécu. Les nuages de corbeaux qui survolaient le bois maudit ne s'étaient pas dispersés. Tant de choses restaient inexpliquées...

Edvin saisit discrètement la patte de blaireau qui pendait encore à son cou, mais rien ne se passa. Aucune illumination dorée, aucune clarté intérieure. Il repensa à l'arbre, au cœur noir et à la Chose qu’il avait combattue. Qu’y avait-il eu de réel dans tout cela ? Si une magie avait soutenu son courage défaillant, il n’en restait aucune trace. L'abomination n'était sans doute qu’une hallucination née de la sève vénéneuse, et le collier totémique rien de plus qu’un ornement, un déguisement ridicule.

Edvin empoigna le pendentif, tira d’un coup sec et brisa le lacet passé à son cou. Il lança le tout dans le flammes, et regarda la fourrure prendre feu. Les griffes et les os mirent plus longtemps à se consumer.

C'était juste une patte de blaireau séchée.

Le Voyage Immobile

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