Mais... où suis-je ?

Le Barde dans la Machine écrit pour vous des élucubrations sur les mondes imaginaires. Pour faciliter vos choix de lectures, les publications sont regroupées en thèmes :

"Récits", des nouvelles (entières ou par épisodes) qui parlent de SF et de Fantasy. Les récits les plus longs sont publiés par épisodes, puis compilés.
"Contes de la Marche", qui regroupe des récits de Fantasy se déroulant un même univers.
"Lubies", des textes plus courts sur des sujets aléatoires.
"Bouquins", où je vous narre et critique mes derniers lectures.
"Carnets", de brèves observations ou impressions, en quelques paragraphes.

Nox (récit complet)

Je dicte ce mémo dans l’obscurité, la seule chose que mes yeux voient est l’écran où s’affichent mes mots. Il ne cesse de perdre en luminosité, le moment approche où sa batterie lâchera à son tour, et je perdrai le dernier de mes équipements modernes. Je pourrais essayer de me bricoler des chandelles ou des torches, mais elles ne serviront pas à grand-chose contre ce qui me menace.

C’est l’heure où ils viennent, où je m’acharne sur mon journal. À l'extérieur, le vent souffle. J’attends la prochaine accalmie et le retour de la démence.

Des jours que je suis coincé, naufragé dans cet abri au milieu de la désolation. Il n'y a que des caillasses dans la région, qui parsèment au hasard le plateau, ou s'empilent pour former les collines.

L’écran clignote. Quand il s’éteindra, je serai condamné à passer mes nuits dans le noir et le silence absolu. J’espère avoir le temps d'entrer tout mon récit dans cette mémoire électronique, avant qu'ils ne parviennent à s'emparer de moi. Peut-être qu'un autre le trouvera un jour.


Pourtant tout avait bien commencé, un contrat classique que m'avait apporté un intermédiaire de confiance. Il m’avait arrangé un rendez vous dans un salon privatif du satellite Lagrangien 125 où se nouent toutes sortes de transactions.

Le commanditaire, un client « très bien connecté » selon mon intermédiaire, disait s’appeler Mr. Stevans ; un type en costar entre deux âges, du genre qui essaye de paraître plus jeune qu'il ne l'est, avec les sourcils épilés et les muscles trop développés. Il fumait ses cigarillos d'épice centaurienne avec des gestes d'acteur ringard, fit de mystérieuses allusions à une branche du renseignement pour laquelle il travaillait "en free lance", mais la soupe de sigles, de sous-entendus et de sociétés écrans ne voulait rien dire pour moi. De toute façon j’avais l’habitude de cette faune d’intervenants semi-officiels habillés comme des hommes d'affaires, qui s’exprimaient avec l’autorité de généraux alors qu’ils n’avaient aucun commandement. Je n'ai pas demandé de preuve d'identité à Stevans, ça n'aurait pas changé grand-chose s’il avait été une mante religieuse télépathe de Deneb 3 – d'ailleurs j'avais déjà bossé pour elles. La couleur de son argent me suffisait, et il n'était pas radin.

Faut dire que depuis la fin de mon service comme pilote, mon gagne-pain dépendait directement de la guerre larvée entre l’Hégémonie Terrienne (les méchants) et la Fédération du Centaure et des Mondes Francs (nous, les gentils). Comme beaucoup d'anciens des forces fédérées, je ne voulais plus entendre parler de la discipline, mais je ne connaissais que les métiers de bidasse. Avec un engin de fret gagné aux cartes, j’ai lancé une petite affaire de contrebande, embauché quelques vétérans de confiance, un équipage qui me ressemblait : des gars solides, partants pour des missions originales, et pas regardants sur l'origine du fric.

Ma flottille s’est ensuite grossie d’épaves recyclées et de vaisseaux capturés près de la Frontière. La guerre est pleine d'opportunités pour les débrouillards. Plus tard, mes contacts dans les Forces fédérées m’ont proposé de leur rendre des services en « zone grise », l'euphémisme militaire pour désigner les opérations de renseignement, ou de transports de troupes spéciales demandant de la discrétion. Tout le monde s’y retrouvait : mes équipes savaient opérer des deux côtés de la légalité, la Force était rassurée par nos états de service sans tâche, et ça payait bien.

Depuis quelque temps, j'avais envie de revendre mon affaire et de me ranger des bagnoles. J’irais ouvrir un hôtel de luxe sur un monde de l’Intérieur, un coin en pleine nature où les vaisseaux n’explosent que sur les écrans des informations. J'accumulais un petit magot sur un compte anonyme à la Banque Réunie des Mondes Francs, loin de la convoitise du fisc de la Fédération. Bientôt...

Si j’avais su.

J'entends quelque chose qui gratte dehors, et pour rien au monde je n'irais voir ce que c'est.


La commande était simple : nous devions déposer une cargaison secrète sur Nox 13, un trou perdu qui orbitait mollement dans une zone sans allégeance précise. La surface de cette petite planète comportait deux continents, l'un près d'un pôle, qui abritait deux métropoles et les terres cultivées ; l'autre bien plus grand et désertique s'étalait de part et d'autre de l'équateur, peuplé sporadiquement d'éleveurs.

Stevans voulait que nous approchions sans nous faire repérer, pour déposer la cargaison dans un lieu précis du continent désertique. Il fallait activer un code de déverrouillage à retardement sur le conteneur, et ensuite décoller sans chercher à voir ceux qui viendraient le récupérer. A première vue, du classique : contrebande ou trafic d'armes, sans doute avec des irréguliers que la Fédération entretenait dans cette zone. Nous avions tout le nécessaire pour berner les défenses démodées de Nox 13 : orbiteurs furtifs, planeurs stratosphériques à basse signature thermique… Au pire, si on se faisait emmerder par le douanier du coin, nos systèmes d'armes de classe méta-corvette nous donneraient largement le temps de nous tirer. Quand on travaille pour l'armée, on récupère du bon matos.

Les gars de Stevans nous ont livré le paquet deux jours plus tard. J'aime bien quand les choses ne trainent pas, mais là c'était du rapide. Ça se présentait comme un conteneur pressurisé, renforcé de partout avec des logos d'avertissement de danger nucléaire et biologique. Notre commanditaire ne tenait vraiment pas à ce qu'on ouvre sa boite de conserve. Quand ils ont vu le truc, mes gars ont jasé, et encore plus quand je leur ai ordonné de maintenir la soute au-dessus de 0°C. D'ordinaire nos cargaisons ne demandent pas autant de soins.

Comme d'habitude, j'ai laissé Delma, mon second, faire taire les conversations de quelques coups de gueule. Elle sait y faire, et ça m'évite d'avoir à discipliner trop souvent mes vétérans.

Delma est une grande femme mince qui sourit peu, originaire d'un petit monde, Mount Pleasant, dont les velléités d'indépendance ont été matées dans le sang par l'Hégémonie. Toute sa famille y est restée, et Delma a passé sa jeunesse dans les prisons les plus sordides et les plus violentes de la galaxie. Elle s'en est sortie, ce qui n'est pas commun, et l'expérience l'a pas mal endurcie. Elle en garde une dent contre l'Hégémonie. Pour le reste, Delma fait un second solide et respecté. Mes gars sont difficiles à mater, hâbleurs et même dangereux ; mais quand on sort de l’enfer darwinien des pénitenciers terriens, ils ne posent pas plus de problème que des moutons à un chien-loup.

Mon second est généralement de bon conseil ; contrairement à moi c'est quelqu'un de calme, et elle sait quand il faut se méfier. Je lui ai expliqué les termes du deal avec Stevans, et après un moment de réflexion, elle m'a demandé : "Sanchez, tu crois qu'il peut y avoir quelqu'un dans la caisse ?"

J'ai rigolé, mais plus tard je me suis reposé la question.


L'opération a très bien commencé. J'ai laissé Delma aux commandes du reste de ma flottille, à distance raisonnable de Nox 13, et j'ai amené l'équipe de débarquement en orbite dans un petit appareil furtif. Je m'occupe de la plupart des manœuvres délicates, d'autres pilotes pourraient s'en charger mais je ne veux pas perdre la main, et ça leur montre qu'il faut encore compter avec moi.

J'avais pris dans mon équipe Yannis, volubile et risque-tout mais bon copilote, Evgeni et Miguel les techniciens jumeaux, et deux fines gâchettes : Vitali et Georg. Avec un artilleur et un fantassin, on était couverts. La surface réserve toujours des surprises.

De l'orbiteur, on est descendus en planeurs stratosphériques vers la face inhabitée de Nox ; la planète a grossi, grossi, rempli tout notre horizon, puis des vents tourbillonnants ont commencé à agiter nos appareils et ce n'était plus le moment de contempler le paysage.

J'ai posé mon planeur sans le moindre choc , et le groupe a atterri à moins de cent mètres du point de largage indiqué, ça ferait largement l'affaire. On est sortis des appareils, le vent du désert soufflait un sable qui nous picotait les joues. La vaste cuvette rocheuse encadrée de collines était inhabitée. Le soleil venait de se coucher, les étoiles au-dessus de Nox étaient très lumineuses ; nous travaillions dans une pénombre violette. J'avais choisi de mener l'opération au début des heures de nuit, on était assez bons pilotes pour prendre ce risque (avec l'aide d'infrarouges) et la discrétion était primordiale pour notre client.

— J'me demande bien qui va venir prendre le colis dans un endroit pareil, y'a pas âme qui vive ! a déclaré Yannis.

Les techniciens ont entrepris l'installation et l'armement des catapultes, notre billet de retour de ce trou inhospitalier, pendant que je supervisais le détachement du conteneur. Georg surveillait les environs, arme à la hanche. Sous ses airs décontractés, il était tendu comme une corde à piano : dans nos contrats, la remise des colis est le moment le plus dangereux, même pour des affaires de routine.

Quand le parallélépipède de métal bardé de logos menaçants a été déposé sur le sol, j'ai composé moi-même le code de déverrouillage. Un voyant orange s'est allumé, un compte à rebours a démarré ; c'était le signal de trisser. Mission accomplie ?

On calait les planeurs sur les catapultes quand tout est parti en couille. C'était Yannis, bien sûr, il n'a jamais pu résister à sa curiosité, j'aurais dû le surveiller. Il croyait sans doute que le conteneur était plein de came.

Son hurlement nous a figés sur place ; un cri monocorde, à faire dresser les cheveux sur la tête, qui s'est interrompu abruptement. Yannis s'est effondré sans un bruit à côté du conteneur ouvert, il se tenait la tête et se débattait sous… on ne voyait pas bien, ça semblait être une ombre.

Elle a disparu quand Georg a envoyé une rafale dans sa direction, puis à son tour il est tombé à terre, dans un silence complet.

J'ai été le premier à réagir. J'ai sauté dans le planeur le plus proche, mis mon casque et écrasé le bouton de déclenchement. Lançant un dernier regard vers le conteneur, j'ai aperçu dans la pénombre les contours de la chose qui s'acharnait sur Georg, et qui sembla me rendre mon regard. Mais déjà la catapulte m'infligeait plusieurs G d'accélération, et dans un voile rouge je me suis arraché à la surface de Nox et à l'horreur que nous venions d'y lâcher. J'ai fait un passage au-dessus du conteneur pour voir si les autres s'en étaient sortis, mais tous les planeurs étaient encore au sol, j'ai aperçu des corps étendus sur la roche brunâtre. Il valait mieux se tirer de là.

J'ai trouvé quelques thermiques favorables pour me porter vers la haute atmosphère. Montant en cercles successifs, j'approchais du point où je pourrais déclencher les propulseurs d'appoint et atteindre l'orbite. C'est alors que les rayons d'une salve à haute énergie m'ont aveuglé, et tous les contrôles se sont affolés, une alerte a sonné dans mon casque. Puis mon planeur, privé d'une aile, s'est mis à tomber comme une pierre.

Heureusement que je n'avais pas trop perdu la main ; au prix de ma deuxième aile, j'ai réussi à me poser vivant dans un coin de désert, mais pas assez loin à mon goût de l'endroit où nous avions laissé le conteneur.

Merde.


Je me suis extirpé des ruines de mon planeur, j'ai mis un pansement d'urgence sur mon cuir chevelu qui pissait le sang, et j'ai inspecté les environs. De la roche, des épineux, quelques collines, et surtout un village à moins d'une heure de marche. Avant de partir j'ai récupéré ou grillé toute l'électronique du planeur — si je me tirais de là ça serait une bonne idée de ne pas laisser de traces numériques. Ensuite j'ai filé, cette épave attirait trop l'attention pour mon propre bien.

En fait de village, c'était à peine un hameau, quelques maisons mal crépies qui se serraient les unes contre les autres, avec un peu de matériel agricole en train de rouiller dans les champs. Les péquenauds qui vivaient là s’apprêtaient à se coucher, et m'ont accueilli avec méfiance ; ils ne parlaient pas ma langue, et la monnaie de la Fédération n'avait pas cours dans ce bled paumé. J'ai troqué des instruments de navigation abîmés contre un repas simple et une place dans la grange pour la nuit, à côté de bêtes à cornes et à fourrure dont j'ignorais l'espèce.

Je n'avais pas de plan, mais il me faudrait sûrement revenir sur le lieu du massacre pour tenter de repartir. J'ai commencé à réfléchir à ce qui était arrivé. Ces horreurs que notre client voulait déposer sur la face désertique de Nox, qu'étaient-elles au juste ? La chose qui avait attaqué Yannis était une ombre floue qui ne faisait strictement aucun bruit quand elle s'acharnait sur lui. On avait dû transporter une arme biologique, un mutant quelconque… Un ou plusieurs ? J'ai frissonné au souvenir de ce que j'avais aperçu juste avant que mon planeur ne décolle, une silhouette grisâtre, musculeuse — et l’impression qu'elle m’avait vu à son tour. Je pensai à mes gars : aucun autre planeur n'étais parti à ma suite.

Une autre question m’inquiétait : qui avait abattu mon appareil quand j’essayais de m’arracher à la gravité de Nox 13 ? C’était une arme de forte puissance, qui tirait sans doute depuis l'espace proche. Avais-je été repéré par les défenses planétaires du gouvernement local, ou bien par d’autres gens qui n’avaient rien à faire là ? Pourquoi voulaient-ils ma peau ? Avaient-ils détruit l'orbiteur furtif que nous avions laissé au-dessus de Nox ? J'ai décidé de rester vigilant, et tout de suite après, me suis endormi comme une masse.

Je me suis réveillé au milieu de la nuit, en sueur et le ventre noué, en plein milieu d'un rêve de guerre où je fuyais une explosion imminente. La paille me piquait le visage, l'odeur des bêtes me suffoquait, je me sentais mal comme si je couvais un gros problème de digestion. J'ai respiré un grand coup, et soudain j'ai compris : je n'entendais plus rien, même mon propre souffle était estompé. L'impression d'avoir du coton enfoncé dans les oreilles. J'ai rampé dans le foin jusqu'à l'entrée de l'étable, et à la lumière des étoiles, j'ai vu le corps de mon hôte passer à travers une fenêtre de sa masure, comme si une main énorme l'avait lancé. Sa bouche grande ouverte poussait un cri que personne ne pouvait entendre, il avait la gorge déchirée. J'ai compris que tout le village allait y passer.

Il y avait une fenêtre à l'arrière de la grange, je m'y suis engouffré en poussant des pieds et des mains, suis tombé de l'autre côté en m'entaillant les genoux sur les cailloux. Puis j'ai rampé entre les épineux jusqu'à un sentier qui se perdait dans les collines. Quand les rocs m'ont caché, je me suis relevé et j'ai couru aussi vite que je le pouvais, un point entre mes omoplates me démangeait comme si quelqu'un y pointait son fusil – ou autre chose. Finalement j'ai trouvé un abri, un cube de parpaings et de ciment qui devait servir de bergerie, fermé par une porte en métal rudimentaire mais solide, et je m'y suis barricadé. Je voulais à tout prix éviter de me trouver à l'extérieur tant que le jour n'était pas revenu.

Quelques temps après, j'ai entendu quelques cailloux rouler et un grattement à la porte. J'ai voulu croire à un animal, un prédateur du désert, mais très vite la sensation de surdité est revenue : mes poursuivants m'avaient retrouvé. J'ai passé une longue nuit dans l'abri, guettant les vibrations qui signalaient les coups contre la porte ou les murs. De temps à autre, des vagues de terreur me secouaient, des pensées de fuite et de mort que je m'efforçais de chasser, sans succès. A un point dans la nuit, malgré le danger qui rôdait dehors, vaincu par l’épuisement, j’ai sombré dans les cauchemars.


Au petit matin j'avais retrouvé mon ouïe, et quelque chose me disait que mes ennemis étaient partis. J'ai ouvert l'abri en grand pour me débarrasser de l'odeur de moisi, de sueur et de peur. A la lumière du jour, je voyais mieux mon refuge ; visiblement il n'avait pas été habité depuis des années, il devait être utilisé de façon intermittente. Pas de vrai mobilier, juste une caisse en métal pour s'asseoir le temps d'une halte et ranger quelques outils.

J'ai exploré le voisinage : que des cailloux, du sable et des épineux. Le sol ne gardait pas de traces de pas, et à vrai dire je n'avais aucune idée de ce que je cherchais.

Depuis une hauteur, j'ai observé les environs à la jumelle, en m'attardant sur les villages ; ils étaient séparés par de vastes espaces de collines et de brousse rougeâtre, avec par endroits des pâturages jaunis par la chaleur. La région, pour toute aride qu'elle était, n'était pas la plus désertique du continent. J'ai vite constaté que personne ne s'activait dans les champs ; pourtant le soleil était bas dans le ciel et l'air encore frais, l’heure était propice aux travaux des champs. En y passant plus de temps, j'ai fini par repérer les détails qui clochaient. Une fenêtre laissée ouverte, qui battait dans le vent. Un bras qui pendait à la portière d'un tracteur, inerte. Et dans l'entrée d'une maison, un pied nu qui dépassait. Aussi loin que portaient mes jumelles, il n’y avait rien de vivant.

Après une longue attente pendant laquelle rien ne bougea, j'ai décidé de descendre au hameau qui m'avait accueilli. Arpentant les rues avec précaution, je n'y ai trouvé que des corps couverts de grosses mouches vertes. J'ai quand même récupéré le matériel laissé dans la grange : mon casque de navigation, un peu d'électronique, et aussi de quoi manger et m'éclairer pour quelque temps. Le matos, c'est important.

Si j'avais cru que je serais mieux protégé dans d'autres bâtiments, je m'étais trompé, les fermes étaient construites de bric et de broc. Au moins mon abri était solidement adossé à deux pans de falaise, il me serait plus facile de le renforcer de l’intérieur avec de grosses pierres et des bouts de poutres. Cette tâche m’occupa le restant de la journée. Le lendemain, je ferais des plans pour repartir d'ici, mais ma sécurité pour la nuit à venir commençait à m'obséder : déjà les ombres s’allongeaient, et la pénombre violette de Nox prenait à nouveau possession de la plaine.

Quand le silence s'est abattu comme une chape de coton sur mes oreilles, j'ai éprouvé l'envie violente de les arracher de mon crâne. J'ai à peine dormi de la nuit, je sentais plus que je n’entendais les grattements, les coups occasionnels. Et pire que tout, les assauts de la panique, les pensées et images macabres qui s’invitaient dans mon esprit. Pas sûr que je tienne très longtemps à ce rythme.

Il y avait un truc qui clochait, une chose que j'avais vue que je n'aurais pas dû voir. J’étais pris dans un puzzle mortel et il me manquait des pièces. Mais chaque pensée cohérente se désagrégeait sous les coups de boutoir de la folie nocturne.


Et me voici encore, douze jours plus tard, toujours piégé dans mon abri. Mes vivres s’épuisent, mais je n’ai trouvé aucun secours sur le site de largage, les catapultes avaient disparu. Je me suis fabriqué une petite balise de naufragé, capable d'émettre un appel au secours rudimentaire en code, mais j'ai renoncé à la mettre en marche : à quoi bon attirer Delma et les autres dans ce piège, et les jeter sous les canons de l'ennemi qui plane quelque part au-dessus de ma tête ? Et d'ailleurs, qui d'entre eux arriverait ici le premier si j'activais la balise ?

Ils viennent toutes les nuits enveloppés dans un manteau de silence, et ils frappent à ma porte, à l'intérieur de ma tête. Ce n'est plus qu'une question de temps : je le sais, un jour je leur ouvrirai et nous nous battrons. J’ai passé mes dernières journées à me préparer, à m’entraîner aux techniques de combat apprises à l’armée et à tirer au pistolet. Cela ne suffira pas, mais je verrai leur visage ; enfin je les affronterai en face.


... mais je verrai leur visage ; enfin je les affronterai en face.

Stevans relut la dernière phrase, resta pensif quelques instants. Puis il effaça toutes les donnés de l’écran personnel de Sanchez. D’un coup d’œil circulaire, il passa en revue le quadrilatère de ciment où le pilote avait passé ses derniers jours. Dans un coin, un boitier en métal noir hérissé de fils, raccordé à une gosse batterie : la balise d'alerte qui leur avait indiqué le chemin. Il l'écrasa à coups de talon vengeurs. Ils avaient dû prendre le risque de descendre sur Nox à cause de cette connerie d'émetteur.

Pas de corps, et rien non plus dans les environs. Une fouille plus attentive s’imposerait. Les gars du labo ne lui avaient pas dit que les mutants dévoraient entièrement leurs victimes ; une trace de moins à effacer, si c'était bien le cas. Il faudrait quand même passer l’abri au lance-flammes, il avait apporté tout le nécessaire dans le module d’atterrissage posé près du village. Rien de tel que la purification par le feu.

Stevans appela les hommes qui montaient la garde à l'extérieur de l’abri.

— Carl, Fred, faut me faire flamber tout ça ! Allez prendre le matériel tout de suite, après on scanne les environs et on repart.

Sans attendre la réponse, il sortit et buta sur les corps face contre terre de Carl et Fred, dont les dos carbonisés fumaient encore.

— Changement de programme, Stevans, fit une autre voix derrière lui.
— Sanchez ! Mais qu’est-ce que vous foutez... ?
— Te fatigue pas, j’ai eu le temps de comprendre la magouille, répliqua le pilote tout en lui braquant une arme de poing vers le ventre. Tu vas m’emmener au module et me donner gentiment toutes les commandes, si tu ne veux pas finir en steak trop cuit.

Stevans s'exécuta, tout en réfléchissant de son mieux. Comment Sanchez avait-il pu s’en sortir ? Et surtout, comment sauver sa propre peau ? Mais il ne trouva aucune solution, jusqu’au moment où ils se retrouvèrent dans le cockpit. Le contrebandier inspecta les systèmes du vaisseau avec des gestes de professionnel, sans jamais cesser de braquer le flingue sur son prisonnier. Finalement ce dernier n’y tint plus.

— Comment avez vous fait pour échapper à… aux…
— Tu veux dire, tes mutants ?

Sanchez tapa du doigt sur le casque de navigateur qu’il portait, visière relevée.

— J’ai mis du temps à comprendre comment ils réalisaient leur petit tour, pour se rendre presque invisibles et étouffer les sons, mais la réponse était évidente : tout se passait dans ma tête ! Heureusement, leurs pouvoirs ne traversent pas le Résistium qui double mon bon vieux casque de la Force. Comme je dis toujours, le matos, c’est essentiel.
— Vous les avez affrontés ? demanda Stevans, incrédule.
— Des machines à tuer pareilles ? Tu rigoles ! Il n'y a qu'à voir comment ils ont liquidé mes gars. Quand j'ai compris qu’ils pistaient leurs proies en suivant leurs ondes cérébrales, je me suis planqué dans une cave et j'ai attendu que tu te pointes, attiré par ma balise… Dormir avec un casque, c'est pénible, mais moins que de se faire éviscérer. Au fait, j'espère que mon journal t'a plu ! J'y ai "oublié" quelques détails importants…

Le sourire de Sanchez se fit plus dur.

— Dis-donc, tu m'as l'air bien installé dans ton fauteuil, Stevans. Ça tombe mal, parce que tu restes sur Nox. A ton tour d'avoir peur du noir ! Mais avant, mets-toi en slip, je garde ton équipement. Exécution !

Quelques instants plus tard, tandis qu’il regardait le module décoller et disparaître dans le ciel, Stevans réfléchissait encore. Ses pensées avaient pris un tour plus sombre.

Le soleil baissait rapidement à l’horizon, le vent du désert soufflait du sable qui piquait sa peau nue. Que faire ? Il prit la direction de l’abri et s’y enferma.

Puis il attendit que le silence tombe.

Le Roi en Jaune

Le Roi en Jaune

Nox (3)