Mais... où suis-je ?

Le Barde dans la Machine écrit pour vous des élucubrations sur les mondes imaginaires. Pour faciliter vos choix de lectures, les publications sont regroupées en thèmes :

"Récits", des nouvelles (entières ou par épisodes) qui parlent de SF et de Fantasy. Les récits les plus longs sont publiés par épisodes, puis compilés.
"Contes de la Marche", qui regroupe des récits de Fantasy se déroulant un même univers.
"Lubies", des textes plus courts sur des sujets aléatoires.
"Bouquins", où je vous narre et critique mes derniers lectures.
"Carnets", de brèves observations ou impressions, en quelques paragraphes.

La Course au Snicchi (7 et fin)

— Cette fois-ci on te tient, vilain petit canard !
— Mais qu'est-ce que vous me voulez à la fin ?
— Tu sais très bien ce qu’on te veut, éluda Jiusep avec un sourire mauvais.

Ils resserrèrent le cercle autour d’elle. Dans la ruelle où ils l’avaient cernée, on n’entendait plus que les souffles et les halètements de la course effrénée qu’ils lui avaient faite depuis la place du marché.

« Pourvu que les autres arrivent vite », pria Cassia tout en continuant à jouer les victimes récalcitrantes.

— C'est vraiment minable, de m'en vouloir pour la couleur de ma peau !
— Si tu savais comme je m’en fiche ! Tu vas payer pour ce que tu m’as volé.
— Mais quoi, bon sang ?
— Arrête de faire l'innocente, on t’a vue qui portais le bracelet ! Ça m’a valu des emmerdes sans fin avec le conseil du Barri, qui me l’avait confié.
— Je ne t'ai pas...
— Dites voir les jeunes, vous cherchez noise à la demoiselle ? C’est la gagnante du Snicchi à qui vous causez, un peu de respect !

« Les voilà ! » Un petit attroupement les avait rejoints, apparemment venus du marché où avait commencé l’incident. Des gens de toutes conditions, commerçants, maraîchers ou charpentiers, mais Cassia reconnut dans le groupe les gros bras, et les gourdins qu’ils dissimulaient. Jiusep les prit de haut.

— Les culs-terreux, mêlez-vous de vos affaires !
— Tu veux une correction, morveux ? Lâche la fille ! répondit un costaud aux manches retroussées.
— C’est vous qui allez décamper ! Vous savez qui je suis ? Je représente le barri des Brillants. — Sinon quoi ? Tu vas nous crier dessus très fort ?
— Ancino, dégage moi cet emmerdeur !

Le lieutenant de Jiusep tira une dague et fit mine d'aller sur le costaud, mais dans les premiers rangs, un type aux allures de tailleur de pierre lui enfonça le manche de son maillet dans le ventre. Ancino resta plié en deux, essayant en vain de respirer.

L’altercation dégénéra alors en mêlée générale, où les professionnels envoyés par les Lions prirent le dessus sur les voyous. Au milieu de la confusion, Cassia aperçut un regard posé sur elle, et se faufila entre les combattants en direction d’une ruelle plus calme.

Avant qu’elle n’y arrive, un bras apparut devant son visage : le type s’appuyait au mur et lui barrait le passage. Une cicatrice lui retroussait la lèvre supérieure, et il grattait sa petite moustache de rat en détaillant Cassia de la tête aux pieds.

— Où tu vas comme ça ? Tu laisses tomber tes copains ?

Elle eut un geste de recul, mais d'un geste vif il saisit l’encolure de sa tunique et la tira vers lui. L'autre main tenait un couteau ; il la poussa dans la venelle et la coinça contre un mur. Son haleine empestait l'ail et les dents pourries.

— On est bien au calme ici, on aurait pu s'amuser un peu ensemble. Mais je n'ai pas le temps pour ça…

Soudain l'homme disparut de son champ de vision, remplacé par les épaules de Sigurth qui s'interposait entre eux. Elle le vit plonger en avant la tête la première, un os craqua et l'homme au couteau recula en beuglant. Sigurth repoussa Cassia dans la ruelle pendant que moustache-de-rat se remettait en garde – son nez pissait le sang dans sa moustache.

Tout alla très vite : quelques feintes, l’acier qui crisse contre les mailles, et un gargouillis sanglant. Cassia se détourna à peine quand Sigurth porta le coup de grâce à l’homme tombé à genoux. Puis il se tourna vers elle, souriant de toutes ses dents :

— Pas possible de te laisser cinq minutes sans surveillance, hein ?

Il la prit par la main et l'entraîna dans une venelle où une seule personne pouvait avancer de front. Avant de partir elle eut tout juste le temps d'apercevoir, tombé au sol, Jiusep, livide et ensanglanté. La bagarre avait tourné au massacre, plus loin une brute brisait les membres d'Ancino à coups de masse. Ses plaintes et ses sanglots leurs parvenaient encore tandis qu'ils s'éloignaient à grands pas, la main de Cassia minuscule dans la pogne calleuse de son garde du corps. Après plusieurs croisements qui les ramenèrent dans le quartier des Échelles, elle remarqua la tâche rouge, humide, sur le côté de sa tunique.

— Ça ? Il m’a éraflé quand je lui ai mis mon coup de boule, c’est pas méchant. Un rapide, cette racaille, sans ma cotte il aurait peut-être eu sa chance !

Sigurth souriait toujours, elle ne l’avait jamais vu aussi joyeux. Sans doute ne vivait-il que pour ces moments.


Sigurth entraîna Cassia dans l'escalier miteux de l'immeuble de rapport. Ce n'était pas passé loin, mais elle avait bien tenu le coup, pour une gamine qui n'avait jamais vu un champ de bataille. Dans la chambre qui sentait le renfermé, il se défit de sa tunique et sa cotte de mailles et inspecta rapidement ses coupures – une vieille routine qu'il gardait de l'armée. Rien de grave, un peu de nettoyage au vinaigre et tout irait bien.

La fille se retourna vers lui :

— Je ne devrais pas venir tout le temps chez toi... Les Lions finiront par te trouver et tu auras de gros ennuis.
— Tu préfères trainer dehors ? A toi de voir, mais je déconseille.
— Pardonne-moi, ce n’est pas ce que je voulais dire.
— C’est de ta peau qu'il s'agit. Si toi au moins, j’arrive à te sauver, peu m’importent les Lions.

Il s’interrompit avant de parler de Harla. La fille s’approcha de lui, posa la main sur sa large poitrine. Ses yeux brillaient.

— Merci, Sigurth. Sans toi je serais déjà morte plusieurs fois.
— C’est pour ça que tu me paies, grommela Sigurth. La main de Cassia diffusait une douce chaleur.
— Je... ne me juge pas, d’accord ?

Sigurth haussa les épaules sans comprendre. Cassia le poussa en arrière, et le fit s’asseoir sur le lit. Ses doigts voltigèrent sur les lacets et les tissus, puis elle s’installa à califourchon sur lui. En quelques mouvements de hanches, il fut en elle.

Elle lui fit l’amour pendant un long moment, ondulant tour à tour vite et lentement. Puis Sigurth se leva sans que Cassia ne s’interrompe, accrochée à lui par les jambes. Il la renversa par terre et la prit furieusement, comme si c’était la dernière fois de sa vie.


Le soleil de midi chauffait les rues du quartier des Echelles, même dans les recoins que ses rayons n'atteignaient pas, et les passants évitaient d'aller trop vite pour ne pas se retrouver en sueur.

Capuchon rabattu, indifférente à la chaleur, Cassia rentrait à grands pas de la maison de son oncle Quinto. Elle lui avait demandé ce que signifiait cette dernière tentative d'assassinat – devait-elle continuer de se cacher ?

Quinto lui avait parlé d'un ton rassurant, mais ne l'avait guère tranquillisée : "Désormais tu es un joueur sur l'échiquier du pouvoir de la ville. Si tu t'exposes trop, par exemple dans une rixe, d'autres joueurs pourraient saisir l’occasion de t'éliminer, avec les apparences d’un accident. Je ne crois pas que le Lion ait décidé d’en finir avec toi à tout prix ; ils ont trop à perdre si tu décidais de tout balancer publiquement, par désespoir. Mais à ta place j'éviterais de trop prendre de risques dans les jours qui viennent ; le temps que les choses se calment, et de leur faire comprendre où est leur intérêt…"

Elle avait décidé de rentrer vivre chez ses parents et de mener une vie presque normale. Tant qu'elle ne s'isolerait pas trop, elle éviterait le pire, d'après son oncle. Avec le peu d’amis qu’elle fréquentait, ça n'était pas si facile.

Sigurth avait occupé ce rôle, mais avec ce qui s'était passé entre eux elle ne pouvait plus le garder. Un jour ou l’autre il se ferait tuer pour elle, et elle ne le supporterait pas.

Il y avait autre chose. Quinto, toujours bien renseigné, lui avait appris que Jiusep avait survécu à l'émeute, mais son échine était brisée – il ne marcherait plus. Certaines de ses paroles lui revenaient :

"Tu vas payer pour ce que tu m’as volé."

"On t’a vue qui portais le bracelet ! Ça m’a valu des emmerdes sans fin avec le Barri."

Il n'y avait personne chez elle quand elle rentra, et elle n'ouvrit la porte de sa chambre qu'après avoir longuement écouté derrière la porte. Tout était tranquille, presque normal. Pourtant ce sanctuaire familier, le lit aux piliers sculptés par son père, le coffre où elle empilait ses tenues sombres, les collections de coquillages lointains, plus rien ne suffisait à l’apaiser. La magie protectrice avait été détruite par l'irruption des tueurs.

Elle ouvrit un tiroir secret dans le flanc du sommier, en sortit un coffret en bois de citronnier. Il contenait tous ses bijoux, en réalité peu de chose : quelques bagues en bronze et un collier d'ambre qu'elle tenait de sa grand-mère. Et il y avait le bracelet : une chaînette aux anneaux d'or et d'argent, chacun de la forme d'une tête animale différente. Elle l'avait peu porté, mais l’objet se reconnaissait facilement et Jiusep en avait sûrement eu vent, à l'époque où elle était encore avec Astolfo.

Astolfo qui avait certainement dérobé ce bracelet au Barri rival, en vertu de la guerre des quartiers de Visonti ; Astolfo qui l'avait ensuite offert à Cassia quelque temps avant leur rupture, sans un mot sur sa provenance.

Désormais elle connaissait l'origine de la rancune de Jiusep. Elle ne pourrait jamais oublier le visage blème du jeune homme, le sang coulant de la bouche, inconscient sur le pavé.


La fille était revenue plus tard dans la journée. Elle voulait interrompre leur contrat avant le terme convenu – « Tu as déjà assez pris de risques, et désormais je dois jouer un jeu différent », disait-elle. Sigurth avait refusé qu’elle lui verse la deuxième moitié de son salaire. Il ne voulait pas être payé pour un travail qu’il ne ferait pas, et elle allait avoir besoin de cet argent pour se payer d’autres protections.

Cassia avait tenu à lui remettre un dernier solde, l’argent avait changé de mains, puis elle était repartie avec un baiser léger, sans la moindre promesse de se revoir un jour. Sigurth n’en avait pas fait non plus. Il se retrouvait à nouveau en tête à tête avec ses souvenirs.

Il prit un peu d’eau dans le broc et s'aspergea le visage – la piaule était déjà irrespirable. Maintenant que Cassia était partie, l’endroit concentrait à nouveau ce qu’il y avait de pire dans la ville : la chaleur, les cafards, le mauvais vin, et peut-être, bientôt, un tueur de passage.

Sigurth fit face au miroir mal poli qui constituait la seule décoration de la chambre. La plaque de métal lui renvoyait un visage large, au poil blond hirsute et mal rasé, aux traits burinés par le froid, posé sur un cou trop épais. Un faciès de brute ; il le lisait chaque jour dans les regards condescendants des gens instruits, dans le mépris craintif des marchands. Même chez cette fille intrépide, Cassia, il avait parfois vu la peur.

Harla ne l'avait jamais regardé avec crainte. Mais aussi, il n'avait jamais levé d'arme contre elle. Sigurth se demandait parfois s’il avait changé depuis la mort de sa maîtresse ; il lui était difficile de se souvenir, lui qui n'avait jamais été porté sur l'introspection. Avait-il toujours senti ce feu, cette colère lui brûler les tripes, était-il toujours prêt à se battre à la moindre provocation, à mourir pour un regard de travers ?

Bien sûr au fond de lui il connaissait la réponse. C'était la raison qui lui avait fait accepter sans hésiter cette mission suicidaire au service d’une inconnue en détresse : la faute, et l’espoir de se racheter, de pouvoir donner sa vie pour en sauver une autre, même si ce n'était pas la bonne.

Son errance sans but n’avait qu’une seule issue possible. Un jour ou l'autre, il connaîtrait une mort violente, dans une rixe ou par un coup de poignard dans la nuit. Mort obscure et inutile, celle d’un homme dont la force et le courage n’auraient en fin de compte servi à rien.

Il avait fui le spectre de Harla jusqu'à l’autre bout du monde, mais en fin de compte il ne pouvait pas échapper à sa culpabilité. Il ne lui restait qu’une seule manière satisfaisante d’en finir : s’il ne pouvait ramener une morte à la vie, au moins pouvait-il faire payer le responsable.

Sigurth rassembla ses possessions et fit son baluchon. Il y avait une longue route jusqu'à la Marche du Nord, mais avec ce qu’il venait de gagner, plus rien n'était impossible.

La Course au Snicchi (récit complet)

La Course au Snicchi (6)